Chez moi

– Karine ?
Mon cœur redémarre doucement. Il ne s’est pourtant arrêté que quelques secondes, quand j’ai déchiffré son nom sur mon portable, mais j’ai vraiment l’impression d’être passée à deux doigts de l’infarctus. Je cherche un peu mon oxygène, depuis le couloir où je me suis réfugiée pour décrocher, alors que Fred bouquine dans le salon.
– Oui.
– J’ai besoin de toi. Demain, 20 heures, dans notre café. C’est possible ?
Je coule un œil vers le canapé duquel mon homme n’a pas bougé. Mon esprit est embrumé. Pourquoi m’appelle-t-il, bon sang ? Pourquoi, après tout ce temps ?
– Karine ?… Tu peux ? Dis-moi que tu peux.
Le ton suppliant de sa voix, les souvenirs qui me submergent, la curiosité… Je sens que je ne devrais pas. Que c’est la pire des idées qui soit.
– D’accord. À demain.
Je raccroche, les mains un peu tremblantes, incapable de prononcer d’autres mots. Si j’ai accepté, c’est parce que j’ai complètement paniqué. J’ai voulu botter en touche le plus rapidement possible, quitte à annuler au dernier moment par un lâche texto envoyé du coin de la rue. J’ai eu peur que Fred ne s’interroge, lui, le plus doux des hommes, le moins jaloux. J’ai été effrayée à l’idée qu’il puisse deviner sur mon visage le fantôme d’anciens sentiments, la preuve que j’avais eu une vie avant lui, un passé pas autant enterré qu’il devrait.
Quand j’ai rencontré Alexandre, c’était après une sale période. J’étais faible, fragile. Un roseau qui plie à la moindre brise, anticipant la bourrasque qui le déracinerait. J’avais eu beau conserver tous les fragments de mon âme morcelée, les rassembler en un joli petit tas informe, je ne parvenais pas à les emboîter les uns dans les autres comme avant. Peut-être avais-je laissé quelques éclats au passage. Les jointures, trop lâches, laissaient passer la lumière, sans pour autant la retenir à l’intérieur. Je m’imaginais transparente, incolore, insipide. Et il est arrivé. Grand, fort, puissant. Patient. Il était parvenu à me faire parler, à déconstruire mon bric-à-brac de fortune pour tout remettre à plat. Jamais je n’avais été aussi nue. Puis il avait remis les pièces en place, doucement. Si les fêlures étaient toujours perceptibles, je savais que j’avais retrouvé mon intégrité. J’avais à nouveau confiance en moi, mais surtout, en lui. Il avait fait émerger une version de moi meilleure en étant devenu le meilleur de moi. Je crois qu’il m’aurait fait marcher sur la tête.
En un sens, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait. Rien n’était assez, à mes yeux, pour le remercier, pour prouver ma reconnaissance, ni, surtout, mon amour. Je lui cuisinais ses plats préférés. Je prenais soin de lui. Je réalisais ses fantasmes, en les faisant miens. Les clubs libertins, la pluralité, rien n’était choquant, à ses côtés. J’étais force de proposition, parce que jamais il ne me poussait à quoi que ce soit. Mais j’y tenais. C’était ma façon à moi d’exprimer mes sentiments, de lui prouver que je lui étais loyale, dévouée.
Malheureusement, ça n’a pas été suffisant. Un jour, il m’a quittée, dans un sourire triste. « Tu n’as plus besoin de moi, maintenant. » Je l’avais maudit. Se prenait-il pour un putain d’ange gardien qui avait fini sa mission et pouvait repartir sauver une autre âme en détresse ? J’en avais pleuré quelques semaines. Et j’avais compris que je m’en voulais surtout à moi, d’être aussi dépendante de lui, de ses attentions. Qu’en y réfléchissant un peu, il n’avait pas tort. Je me complaisais dans l’idée qu’il m’était indispensable, mais en réalité, était-ce vraiment le cas ?
Et me voilà 8 ans plus tard. La trentenaire est devenue quadra. Elle a pris des rides, du poids, de l’aplomb. Mais pas suffisamment pour dire à son actuel chéri qu’elle va en voir un ancien, sur une simple sollicitation de sa part. En revenant dans le salon, je marmonne vaguement que ma meilleure amie a besoin de me voir. Fred, du fond de son roman, me signifie ne pas y voir d’inconvénient. Il en profitera pour se coucher tôt. Je souffle. Il est plus facile de mentir que je ne pensais, si on excepte la moiteur de mes paumes. Lentement, je me rends dans la salle de bains pour me démaquiller. L’eau froide sur mes joues rouges m’apaise. Je la sens emporter un peu de ma culpabilité en roulant sur ma peau. Je me regarde dans le miroir. Je ne peux m’empêcher de me dire que je n’ai plus rien de la jeune femme qu’il a connue. S’il en est resté à son fantasme, il va être déçu. Je tente de lisser la ride entre mes yeux, de remonter l’ovale de mon visage. Je m’en veux d’être si vaniteuse, d’imaginer tout de suite qu’il ne veut me revoir que pour mon cul. Parce que j’ai été l’amour de sa vie, son meilleur coup, qu’il n’a pas réussi à m’oublier. Après pratiquement une décennie, il aura suffi d’un coup de fil, d’une dizaine de mots échangés, à peine, pour en être au même point : cette envie de lui plaire coûte que coûte, de surpasser à ses yeux toutes les autres.
Fred apparaît derrière moi, les cheveux en bataille, les yeux à moitié fermés derrière ses lunettes, son t-shirt moulant ses avant-bras dessinés et son bas de pyjama tombant légèrement sur ses hanches étroites.
– Tu viens te coucher ?
– Oui, j’en ai pour deux minutes.
Il m’embrasse la nuque. Je sens ses mains glisser affectueusement sur mes hanches. Par habitude, je me cambre, jetant contre son ventre mon derrière rebondi. Un simple réflexe, provoquant aussitôt une réaction en chaîne. Son sourire dans mes cheveux. Ses mains qui remontent à mes seins. Je me sens piégée. Parce que mes pensées n’allaient pas vers lui il y a encore deux minutes. Je revois Alexandre, son torse puissant, son ventre musclé, sa queue bandée. J’essaie de rejeter ce souvenir parasite, mais plus je tente de me concentrer sur Frédéric, sur ses mains qui malaxent ma poitrine, qui en pincent à travers l’étoffe les pointes, plus les flashs se multiplient. Cette soirée, en club, où Alexandre me regardait donner de ma bouche du plaisir à deux inconnus simultanément. Cette nuit, dans mon appartement, où une brune mélangea dans son sommeil ses jambes aux nôtres, sa tête entre mes seins et sa main sur la queue de mon homme, en respirant bruyamment la bouche entrouverte, alors qu’Alexandre et moi nous regardions l’un l’autre, aussi amusés qu’amoureux. Cet après-midi où il me fit jouir de deux doigts contre un mur, sur les quais de Seine, à quelques mètres à peine de bateaux-mouches remplis de touristes. Dans un gémissement, je cesse de lutter. Les souvenirs se mêlent au présent, les partouzes en sauna aux mots d’amour susurrés à mon oreille. Fred dégage prestement son sexe de son pantalon, relève ma nuisette et s’enfonce en moi, sans autre préliminaire. Tant mieux. J’ai envie de sexe rapide, de sexe passion, sans effusion de tendresse. ballottée d’avant en arrière, je m’accroche au lavabo froid sous mes doigts. Cela sent le dentifrice, le produit pour nettoyer les sanitaires, le parfum dont je me suis aspergée le matin avant de partir au bureau. Mais aussi la sueur d’hommes, le chlore du jacuzzi, le sperme et le sexe. L’odeur de mon sexe, en particulier, qui est aussi présente dans mes souvenirs que dans le présent, qui se retrouve sur les doigts que Fred me donne à sucer, qui flotte dans l’air, épais, entêtant. Cette odeur dont je n’arrivais pas à me défaire quand j’étais avec Alexandre, tant il m’excitait, tant il me sollicitait, en permanence, sans répit, et que j’avais fini par croire indissociable de moi, m’obligeant à croiser les jambes fort même en réunion parce que je craignais que tout le monde ne sache que j’étais une petite salope, une traînée qui n’avait aucune limite sexuelle. C’est sur cette dernière réflexion que mon corps lâche, tétanise, contracte et se laisse submerger d’ondes de bien-être. Dans mon cou, Fred respire fort, tout à son propre orgasme. Honteuse, j’espère qu’il n’a pas vu dans le reflet de la glace que je n’étais pas avec lui, mais avec d’autres, avec l’Autre, le seul qui ait vu de moi cette facette, qui l’aie aimée sans la juger, si fort que je m’étais refusé de laisser quiconque avoir à nouveau ce privilège.

Mes talons claquent sur les pavés de la ruelle. Le son rebondit contre les murs en pierre, réveillant le quartier à chaque pas. La rue, animée aux beaux jours, est déserte en ce froid soir de février. Je ralentis inconsciemment l’allure en voyant l’enseigne au néon à quelques mètres de moi. J’ai la trouille. De ne pas être assez jolie, de ne pas être assez intéressante. D’avoir gâché le potentiel qu’il avait vu en moi, de le décevoir. Mais aussi, une partie de moi souhaitait ardemment, depuis ces dernières 24 heures, qu’il n’en soit rien. Qu’il crève de me voir dans ma petite robe noire, qu’il rage d’avoir laissé passer sa chance à mes côtés. Je bombe le torse et pénètre avec assurance dans le bar, les seins en avant. Alexandre est installé à une table, dos au mur de parement, fixant la porte. Il sourit en se levant, prenant garde à ne pas renverser le verre à moitié rempli d’un liquide ambré face à lui. Je suis ponctuelle, pourtant, il ne m’a pas attendue. Cela n’augure rien de bon quant à la conversation qui va suivre. J’accroche maladroitement un sourire sur mon visage et avance vers lui, contournant quelques clients et serveurs sur mon chemin. Pourquoi suis-je venue ? Pour me rassurer, face à mon reflet vieillissant dans le miroir ? Par nostalgie ? Par ennui, en contraste avec ma vie de couple tranquille comme un long fleuve ? Alexandre attend à côté de la table, ne sachant pas quoi faire de ses mains, incapable de fixer son regard. Je vois ses yeux glisser de mes yeux à mes jambes, de mes hanches à mes seins. Je m’arrête devant lui, indécise sur la façon de le saluer. Intérieurement, je jubile de voir que mon apparence le trouble. Mais je me rends compte, avec une pointe de déception, que cela n’a pas autant d’importance que je le pensais.
– Tu es… toujours aussi jolie.
Je le remercie d’un sourire, ne trouvant pas de réponse adéquate. Lui, il a pris un peu de ventre. Il me paraît moins grand que dans mes souvenirs. Sans doute mes talons étaient moins hauts, jadis. Il se penche vers moi pour me faire la bise, posant sa main sur mes côtes, hésitant entre l’épaule, trop fraternelle, et la taille, trop intime. Mais j’ai l’impression qu’il va me peloter le sein et je réprime un fou rire nerveux. Bon sang, ce type m’a vue nue dans toutes les positions pendant près de deux ans, je devrais pouvoir survivre à une accolade. Je respire par le ventre pour me calmer alors qu’il se laisse retomber lourdement sur la banquette. Délicatement, je m’assois sur la chaise en face de lui, soulagée intérieurement qu’une table nous sépare. Je remarque que son after-shave a parfumé mes joues. Je ne le lui connaissais pas. Mais après tout, il était idiot de ma part de supposer qu’il n’en aurait pas changé durant la décennie.
– Tu bois quelque chose ?
– Oui, un bordeaux, s’il te plaît.
Il lève le bras pour appeler le serveur. Nous l’attendons en souriant bêtement. Pas de cette crispation des lèvres qui reflète celle du ventre se tordant de désir. Ni cette grimace signifiant qu’on ne sait absolument pas comment commencer la conversation qui déterminera si un avenir commun est envisageable. Non. Ce sourire ressemble à un rictus de gêne. Je réalise que nous nous demandons tous les deux ce qu’on fout là.
– Alors, Karine, comment va ta vie ?
Je trempe les lèvres dans le verre de vin que le serveur vient de déposer devant moi.
– Eh bien… Je suis désormais merchandiser pour un grand groupe de luxe.
Devant ses yeux ronds, je lui décris mon job. Comment je mets en évidence les produits de la marque pour promouvoir les ventes, en m’appuyant sur les études de comportements du consommateur. Comment j’optimise les produits promotionnels, les vitrines… Je vois son regard devenir un peu fixe et je conclus que mon exposé sur les techniques commerciales le laisse complètement froid. Je reprends une gorgée de vin en lui retournant la question.
– Oh, tu sais, moi, je bosse toujours pour des associations. En ce moment, j’anime des stages de confiance en soi pour les chômeurs longue durée. Tu vois… toi, tu vends des produits à des gens qui n’en ont absolument pas besoin. Et moi, je vends des gens à des patrons, pour qu’ils comprennent qu’ils en ont besoin.
Je me dandine sur ma chaise, très mal à l’aise. Ok, je ne sauve pas le monde à chaque fois que je quitte mon appartement, mais j’estime ne pas avoir à me justifier d’aimer mon travail. Et me faire attaquer dessus en moins de dix minutes refroidit nettement mon enthousiasme. Alexandre remarque aussitôt que mon visage se ferme. Il pose sa main sur la mienne.
– Excuse-moi, je suis désolé. Je ne voulais pas être désagréable. Tu me pardonnes ?
Je hoche la tête et tente de sourire. Sentant que ce n’est pas une réussite, je retire ma main pour attraper à nouveau mon ballon de rouge. Il baisse le regard.
– C’est que… en ce moment, j’en bave.
– Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Alexandre se passe la main dans les cheveux. Je remarque que ses ouvertures sont nettement plus dégagées que dans mon souvenir.
– Je divorce. Elle garde la maison, les enfants, mon amour-propre… Elle garde tout.
Il baisse à nouveau les yeux. J’ignore si c’est parce qu’ils sont un peu brillants à cause de l’alcool ou du chagrin. Machinalement, c’est à mon tour de poser ma main sur la sienne.
– Je suis désolée. Sincèrement.
Alors, il déballe tout, de la première rencontre au premier baiser, du mariage avec 60 personnes aux crises récurrentes parce qu’ils n’ont pas évolué dans le même sens. Au début, je suis attentive à ses paroles. Puis, je finis par décrocher. Le visage de sa femme devient le mien. Je tente d’imaginer leur vie. Est-ce celle que j’aurais eue, s’il ne m’avait pas quittée voilà 8 ans ? Est-ce que nous deux aussi, ça aurait tourné au vinaigre, ou la fin aurait-elle été totalement différente ? Avaient-ils une sexualité aussi débridée que celle que nous avons expérimentée ? Il parle, il parle, et je me vois dans un pavillon, avec des enfants. Il me montre des photos et je me demande s’ils auraient eu mes yeux ou les siens. Mais, bizarrement, cette pensée ne m’attriste pas. Je suis nostalgique, curieuse, mais ni jalouse, ni envieuse. Non. Cette vie n’était pas la mienne, point. Je comprends que ce n’était pas ce que je souhaitais, avec lui. Qu’en fait, si notre histoire avait été extraordinaire, lui n’était sans doute qu’un type ordinaire. Il avait eu raison, j’en suis maintenant certaine. Je n’avais plus besoin de lui, ni à l’époque, ni maintenant. Je lui souris, alors qu’il me raconte comment l’avocat met de l’huile sur le feu au lieu d’arrondir les angles pour protéger les enfants. Il s’arrête de parler.
– Oh, je t’ennuie, je le vois bien. Tu as faim, peut-être ? Tu veux qu’on mange un bout ?
– Non, Alexandre. Je vais rentrer. Je commence tôt, demain.
Soudain, il a l’air déçu. Ou peut-être soulagé, je ne parviens pas à en être sûre.
– Attends, je t’accompagne.
Il se lève alors que j’enfile mon manteau et me précède de quelques mètres pour m’ouvrir la porte. Une fois dehors, il s’allume une clope et m’en tend une, que je décline d’un geste.
– J’ai arrêté de fumer il y a bien cinq ans.
Il hausse les épaules. Un geste qui signifie qu’il s’excuse de m’enfumer, mais je vois bien qu’en réalité, il s’en fiche. Je regarde mes pieds en trépignant, je n’ose pas le planter là, pourtant, je veux rentrer. Je me sens stupide dans ma petite robe noire si légère alors qu’il fait à peine deux degrés. Je me sens stupide d’avoir mis autant de temps à me préparer et d’avoir acheté des doses de sérum coup d’éclat hors de prix durant ma pause déjeuner pour essayer de paraître trois ans de moins. Je me sens stupide d’être au milieu de la rue avec un quasi inconnu et de ne pas être capable de prendre congé.
– Il faut que j’y aille, Alexandre. Vraiment.
D’une pichenette, il envoie son mégot dans le caniveau. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il avait pourtant un cendrier à portée de main. Il se penche pour me faire la bise, mais au dernier moment, il m’embrasse sur les lèvres. Son baiser ressemble à ses baisers d’autrefois. C’est sans doute la dernière carte qu’il abat. Ses baisers qui me faisaient chavirer, qui faisaient dégringoler ma culotte à mes chevilles sans que l’un d’entre nous n’y touche pourtant. Mais celui-là a un goût de cendres. Comme notre histoire. Je me recule doucement.
– Pourquoi tu as voulu me voir, Alexandre ?
Il me fixe de ses grands yeux marron. La seule chose qui soit identique à mes souvenirs.
– Parce que je suis malheureux, Karine. Et comme à chaque fois que je suis malheureux, il n’y a qu’avec toi que j’ai envie d’être. Et je l’étais suffisamment pour t’appeler, contrairement aux autres fois, durant ces huit dernières années. Je crois… je crois que j’espérais que tu aurais envie de me soigner. De me réparer.
Je baisse la tête, un peu honteuse de ne pas pouvoir lui rendre ce qu’il m’a donné quand nous nous sommes rencontrés.
– Et toi, pourquoi es-tu venue ?
Je resserre mon manteau autour de moi. J’ai froid. Il sourit et il commence à frotter mes épaules et mes bras, pour me réchauffer. Ce geste-là est le premier sincère qu’il a à mon encontre. Ça fait du bien.
– Je voulais voir si tu avais toujours cette emprise sur moi. Si la connexion entre nous existait toujours.
Il m’attire à nouveau vers lui, mais c’est mon front que ces lèvres cherchent, cette fois.
– Je suis désolé, petit bouchon.
– Je suis désolée aussi.
Il se dégage de moi et, sans un regard, rentre dans le bar. Comme un automate, je quitte la ruelle. Je lève un bras, saute dans le taxi qui s’est arrêté, balance mon adresse et m’enfonce dans les sièges qui sentent le cuir. Là, je me rends compte que je pleure. J’ai l’impression qu’on a rompu une seconde fois. Mais, étrangement, je me sens libre. Et j’en conclus que je ne l’étais pas, avant.

Je me glisse entre les draps. Fred dort sur le dos, le bras replié au-dessus de la tête. Il est mignon, mon homme. Je le regarde comme si je le voyais pour la première fois. Je pose mon menton sur son épaule. Il bouge un peu, ouvre un œil, grommelle.
–  Sandrine va bien ?
Je hoche la tête. Il baisse le bras pour m’entourer avec, pour m’attirer à lui. Je me colle dans mon creux, dans son cou. Je respire son odeur. Je suis bien. Timidement, ma main se pose sur son estomac. Il m’enlace plus étroitement, me transmettant sa chaleur alors que mes cuisses sont encore un peu froides du dehors. Je me serre contre lui et laisse mes doigts descendre quelques centimètres plus bas, à la rencontre de son sexe. Il m’embrasse les cheveux, caresse mon dos, encore un peu ensommeillé, un peu maladroit, mais tendre. Bien sûr, notre vie sexuelle peut paraître très calme, pour certains. Ce n’est pas le sexe sans limite, plein d’audace, d’excentricité que j’ai pu connaître, voire regretter. Mais c’est de l’intimité, de la complicité, le bonheur de faire jouir l’autre, de le choyer. J’aime notre confiance. Une confiance que j’aurais pu perdre en partant à la chasse au dahu. Et j’aime cette queue qui se réveille aussitôt à mon contact, cette queue toujours prête à honorer mon corps avec amour et affection, avec respect et attention. Comment ai-je pu en douter ? Je me laisse couler le long du corps nu de Frédéric, déposant sur mon chemin des baisers légers, effleurant son flanc, son estomac, son ventre tout en le humant. Ce n’est pas par culpabilité. Pas entièrement, en tout cas. J’ai envie de lui. De me reconnecter à lui. C’est voracement que je commence à lui lécher la queue, à lui téter, comme s’il y avait de l’urgence à satisfaire ce désir. Une main sur sa hanche, l’autre branlant ce qui dépasse de ma bouche, je le déguste. Il soupire alors que ma langue virevolte sur son sexe, sur ses couilles. Je veux mettre un peu de moi partout sur lui, tout en prenant les premières gouttes de lui. Je souhaite le bouffer effrontément pour qu’il ne doute pas que je lui appartiens, même si j’en doutais moi-même, encore quelques heures plus tôt. Je lui griffe l’intérieur des cuisses encore et encore, alors qu’il grossit toujours entre mes joues gonflées. J’aspire, je déglutis, je gémis en faisant vibrer ma bouche. Je lui sors toutes les techniques que je connais pour lui polir le dard, pour le faire exploser. Sa main se perd dans mes cheveux, met un bordel monstre dans le brushing que j’ai passé une demi-heure à réaliser avant de sortir. Je m’en moque. Je m’en réjouis. Qu’il défasse les efforts faits pour un autre. Qu’il le fasse disparaître, retourner dans le passé qu’il n’aurait jamais dû quitter. Je me sens animale, je suis déchaînée, prête à lui prouver que je suis sienne. Sa queue commence à palpiter sur ma langue, mais je refuse qu’il jouisse comme ça. Pas sans m’avoir prise. Si, d’habitude, je ne m’offusque pas quand nous nous contentons d’une pipe, aujourd’hui, j’ai besoin de plus. Je me relève en repoussant la couette, fébrilement. Je l’enjambe, le guide en moi, et m’empale, dans un enchaînement de gestes précis, pour soulager mon ventre qui appelle, qui quémande, qui supplie. Je le fixe de mes yeux sans doute fous, qui se révulsent alors que je rebondis sur sa queue en criant, les deux mains posées bien à plat sur sa poitrine pour garder l’équilibre. Je sens sa chair retrousser la mienne de l’intérieur. Si je le pouvais, je m’embrocherais encore plus profondément, je me remplirais entièrement, parce qu’il est la partie qu’il me manquait et que j’ai osé en douter. Il agite les hanches sous moi, vient à ma rencontre, cogne la peau contre la peau, les os contre les os, si fort qu’on pourrait nous croire aimantés, incapable d’éloigner nos sexes l’un de l’autre de plus de 10 centimètres. Je ne tarde pas à jouir en feulant, prise de tremblements, consciente de ses doigts dans le gras de mes hanches, des miens maltraitant ses tétons. Il râle à son tour, s’arc-boutant une dernière fois, comme s’il voulait aller encore plus loin en moi. J’attends qu’il retombe, que sa respiration redevienne régulière, pour enfin m’allonger sur son torse, pour demander un câlin en le gardant en moi. Je sais que plus j’attendrais pour me dégager, plus je mettrai du foutre partout le moment venu. Mais je m’en fiche. Je veux ses bras autour de moi, je veux son souffle dans mes cheveux. Je veux sa queue dans mon sexe. Je respire à nouveau calmement. Je suis rentrée chez moi.

 

 

 

 

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