Le jour d’après

Lina Salomon franchit les portes vitrées du bâtiment en verre dans lequel se trouvent les bureaux de la rédaction de son journal, dans le XIIIe arrondissement parisien. Après avoir passé les contrôles de sécurité, elle se dirige vers les ascenseurs et appuie sur le bouton d’appel. Elle est excitée comme une écolière en septembre. Sauf qu’elle ne revient pas de vacances, mais de l’université d’été du Parti Socialiste et qu’elle trépigne à l’idée de fignoler le papier qu’elle a écrit dans le train, ce matin, à la première heure. Depuis quelques années, elle fait partie des plumes politiques les plus douées de son canard et elle adore son métier. Son ascenseur s’ouvre sur un immense openspace, que Lina traverse rapidement. Ses collègues la saluent distraitement par-dessus leurs écrans d’ordinateurs. Lina est plus respectée pour son travail qu’appréciée pour sa personnalité.
D’un geste souple, elle se glisse derrière son bureau et allume son ordinateur. Son Lancel atterrit dans un tiroir après qu’elle en a extrait son téléphone professionnel, laissant le personnel éteint au fond du sac. Grâce à son Blackberry, elle sait déjà qu’elle a conférence de rédaction dans trois quarts d’heure, ce qui lui laisse le temps de relire son dossier sur la Rochelle et de l’imprimer. Elle attend sa sortie à côté de l’imprimante réseau quand Frédéric, un des iconographes du canard, passe rapidement à côté d’elle. D’un coup de tête sec, il lui fait signe de le rejoindre. Calmement, elle attrape ses tirages, les dépose sur son bureau et, sans un regard, se dirige vers le couloir. Elle descend un étage à pied et pousse la lourde porte de sécurité qui donne sur l’escalier de secours, non sans prendre soin de remettre en place la feuille A4 pliée qui en bloque la fermeture. Frédéric est adossé au mur, les yeux perdus dans le colimaçon et les bras croisés. Cette plateforme métallique est souvent le refuge de leurs discussions et Lina a fini par s’habituer à être perchée ainsi dans le vide. Elle referme précautionneusement la porte et se retourne vers lui. Il affiche un air maussade.
– Lina, je te jure, ce n’est plus possible.
Elle le regarde et se mord la lèvre. Ce n’est pas la première fois qu’il démarre cette conversation.
– Je n’en peux plus, de te savoir loin de moi.
Elle penche la tête.
– Je ne suis restée que quelques jours, à la Rochelle… Pas de quoi fouetter un chat.
Il lève les yeux vers elle et réplique, mauvais :
– Te fous pas de moi. Tu sais très bien de quoi je parle… que ce n’est pas le taf qui est en cause.
Elle s’approche et pose sa main sur son avant-bras.
– Fred… la situation a toujours été claire. Je suis mariée.
– Quitte-le.
– Non. Je l’aime toujours.
Fred se dégage sèchement et gronde :
– Et moi, je suis quoi, alors ? Un amusement les soirs de bouclages ? Une queue pour satisfaire tes besoins sexuels quand ça te démange ? Je suis quoi, bordel ? Un jouet ?
Prudemment, Lina se place à côté de lui, dos au mur, et fixe ses ballerines.
– Non. Tu es autre chose.
– Mais je ne suis pas ton mari. Mon seul défaut, c’est d’être arrivé trop tard dans ta vie.
Elle ne dit rien. Non, ce n’est pas son seul défaut. Sa jeunesse, aussi. Elle ne s’habitue pas à leur sept ans de différence d’âge, elle qui s’est habituée à la quarantaine tranquille de son mari. Son impétuosité, rafraîchissante dans une aventure, mais qui lui pèserait sans doute dans la vie à deux. Son désir d’elle, si bouillonnant, si dévorant qu’il en devient effrayant, comme s’il voulait la consumer intégralement. Leur collaboration professionnelle, qui risquait de compromettre sa carrière. Mais elle n’avait pas réussi à s’en empêcher. Elle avait elle-même savonné la pente sur laquelle elle se trouvait et voilà quelques mois qu’elle glissait, glissait, attendant de se prendre le mur à l’arrivée, inexorablement.
De tout cela, elle ne dit rien. Elle se contente de fixer obstinément le bout de ses Repetto, en cherchant le courage de mettre un terme à cette liaison encombrante et qui allait mal finir, très mal. Au bout de quelques minutes, il rompt le silence, presque en murmurant.
– Parle. Dis-moi quelque chose. J’ai l’impression de n’être qu’un sale gosse capricieux qui fait sa crise.
– Ce n’est pas si éloigné de la vérité.
Il se plante devant elle et la force à le regarder dans les yeux, en lui soulevant le menton.
– Tu es injuste. Et blessante. Je ne mérite pas cela.
Son regard n’est pas implorant, comme pourraient le laisser penser ses paroles. Frédéric fait un constat, tout simplement. Et il a raison. Aucun des deux ne méritent de souffrir à cause de sa lâcheté. Mais elle n’arrive pas à se détacher de lui. Chaque fibre de son corps le désire. Ces mêmes défauts qui l’effraient la font se sentir vivante, sans doute pour la première fois de sa vie.
Oui, il agit sur des coups de tête, l’empêchant de s’encroûter dans une routine ô combien confortable, mais mortelle d’ennui.
Oui, il a faim d’elle. De toutes les manières inimaginables. Et elle aime être aimée, adulée, baisée ou cajolée, suivant les jours et les envies.
Oui, elle est heureuse de travailler avec lui, alternant des réunions pour trouver l’image parfaite illustrant son papier et les quickies dans les toilettes du 5e. Elle adore qu’il comprenne son travail parce qu’il œuvre pour la même cause : l’information. Ses défauts sont ses qualités. Et elle ne se résout pas à le quitter. Elle soupire.
– Fred, il faut que j’y aille, je vais être en retard pour la conf de rédac de 9h30.
Il recule d’un pas et regarde sa montre.
– Cela signifie que j’ai dix minutes pour te prouver que tu m’as dans la peau.
A peine a-t-il fini sa phrase qu’il l’embrasse, passionnément, furetant dans sa bouche comme s’il la découvrait pour la première fois. Il lui attrape les poignets et les soulève, avant de les coller contre le mur en crépi qui lui égratigne la peau. Une main les maintient en l’air alors que la deuxième s’empresse de serpenter sous ton top. Lina se dégage doucement de son baiser.
– Je ne plaisante pas, Fred. Je ne peux pas être en retard.
– Tu n’as qu’à nous faire gagner du temps, alors. Enlève ta culotte.
Elle ferme la bouche et l’observe. Il affiche un air déterminé. Là, il ne se contente pas de la désirer. Il y a une supplique dans son regard, une urgence dans sa demande.
– Je veux te faire crier, Lina. Je veux te faire jouir dans la douleur, te faire du bien et du mal en même temps. Je veux que jamais tu n’oublies pourquoi tu es bien avec moi. Je veux te faire perdre la tête. Et ça commence en te faisant perdre tes sous-vêtements. Enlève. Ta. Culotte.
Résignée, elle obtempère. Elle sait qu’il ne sert à rien de résister. Qu’elle n’en a ni la force, ni l’envie. Que ce serait juste une perte de temps. Alors, doucement, elle fait rouler son tanga sur ses cuisses minces et blanches, passant les genoux noueux et les chevilles fines. Promptement, Frédéric récupère le morceau de dentelle et le fourre dans sa poche. Puis il glisse sa main entre les jambes de sa maîtresse, prenant soin de la faire remonter lentement, en effleurant le duvet blond, faisant naître une irrépressible chair de poule et des frissons à chaque geste. Quand enfin il atteint les rares poils qui décorent le pubis de Lina, il les caresse doucement, les tirer légèrement. Elle gémit et ferme les yeux.
– Non, regarde-moi. Je ne veux pas que tu t’échappes dans tes fantasmes. Je veux te voir jouir et je veux que tu vois qui, en face de toi, te fait jouir. Écarte les jambes.
Encore une fois, le souffle court, Lina obéit. Elle jette un regard quelques mètres plus bas, soulagée que cette façade du bâtiment soit dans un passage peu emprunté.
Les doigts de Frédéric se font plus insistants, plus précis, dessinant les contours des grandes lèvres, taquinant les petites, faisant monter doucement la pression. Lina a l’impression que son cœur bat à tout rompre. Même si la passerelle est peu fréquentée, il arrive que deux ou trois collègues viennent y fumer une cigarette. Mais à cette heure-là, il est plus probable que tous soient en train de préparer la réunion. Frédéric la ramène à la réalité en lui posant sa main gauche sur la mâchoire, la forçant à le regarder. Il en profite pour lui glisser son pouce le long de sa lèvre inférieure, sur sa langue. Elle se met instinctivement à lui sucer le doigt, imaginant qu’il est en elle à deux endroits simultanément, ce qui fait grimper son taux d’excitation. Mais une voix dans sa tête lui murmure que c’est pure folie de continuer, que c’est mal. Pour tant de raisons qu’elle ne peut les énumérer. Succomber à une tentation est-il vraiment le seul moyen de s’en débarrasser? Non. Wilde se trompait. Y succomber, c’est avoir envie d’y revenir, encore et encore. C’est souhaiter inlassablement se perdre dedans, s’y vautrer, s’y abandonner, totalement, pleinement. Elle en a entièrement conscience, maintenant qu’il est trop tard pour faire machine arrière.
Le pouce et l’index droits de Frédérique s’attaquent désormais à son clitoris, qui gonfle sous les caresses et les pincements. Les doigts l’étirent et le pressent, avant que le pouce seul vienne le frotter, tandis que le majeur et l’index plongent à l’intérieur d’elle, au milieu de ses muqueuses moites, étalant la cyprine sur toute la zone pour exacerber les sensations. Lina a le réflexe de tendre le bassin pour faciliter le passage à la main qui la fouille, et bientôt ce sont trois doigts qui la distendent, alors que le pouce de son amant s’agite de plus vite et plus fort. Lina pose ses mains sur les épaules de Frédéric pour garder l’équilibre, chancelante sur ses jambes, montant inconsciemment sur la pointe des pieds pour que l’homme ne se fatigue pas le poignet en compensant leur différence de taille.
– Dis que tu aimes que je te fasse jouir. Dis-le. Je veux t’entendre.
Elle le scrute, au bord de l’orgasme, tous les nerfs à vif, et voit dans son expression que ce n’est pas ce qu’il veut lui faire dire. Mais elle n’est pas sûre d’être capable de plus. Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Son monde se résume à ces doigts qui appuient sur son point G, à ces ondes qui affluent doucement.
– Enlève ta main, Frédéric… Enlève la.
Il la regarde, sombre, et accélère le mouvement. Pourtant, elle ne se dégage pas. L’orgasme monte, inévitablement. La bouche entrouverte, les pupilles dilatées, elle est au bord du précipice, hésitant à tout lâcher, à plonger dans la tentation, à s’y noyer. Il se colle contre elle, les lèvres dans ses cheveux, le nez dans sa nuque, la joue râpeuse contre sa tempe.
– Je prendrais ce que tu as à offrir, Lina. Maintenant et par la suite. Viens. Donne-toi. Maintenant.
En un spasme, elle abandonne toute résistance, resserrant les cuisses, emprisonnant en elle cette main qui lui a donné du plaisir, s’agrippant aux épaules de Frédéric. Et une fois encore, alors que les vagues de plaisir se dissipent lentement, elle se fait la promesse qu’elle y réfléchira demain.
Oui, demain, elle prendra une décision.
Ou le jour d’après.