Ma libido et moi

Ma libido et moi, on a jamais été vraiment copines. Je l’imagine comme une chatte. Vous savez, l’animal qui ne vous réclame des câlins que quand lui l’a décidé, qui va miauler pendant des heures quand il veut manger, vous empêchant de vous concentrer, de dormir. La bestiole incontrôlable, qui va parfois foutre un sacré bordel dans votre intérieur.
Au début, ce n’était qu’un chaton qui ronronnait vaguement. Il faut dire que je viens d’une bonne famille catholique. De ces choses-là, on ne parle pas. C’est en pleurs que j’ai débarqué au bureau de l’infirmière scolaire, dans mon établissement privé, lui disant que j’allais mourir parce que je me vidais de mon sang. Avec patience et pédagogie, la jeune femme m’a expliqué que non, c’était naturel, d’avoir ses menstrues.
Menstrues.
Quel mot atroce, balancé au visage d’une toute jeune fille traumatisée par le fait de devenir femme. « Règles » n’était pas plus facile à entendre. Les règles de quel jeu ? Édictées par qui ? Par les hommes et la société qu’ils avaient érigée ? Désormais féconde, il fallait jouer sans passer par la case « prison ». Éviter les rapports sexuels, rester chaste. Telle était la seule règle à appliquer pour être certaine de ne pas perdre la partie. D’où j’étais, le jeu ne me paraissait pas vraiment palpitant, pour le coup. Mais j’étais jeune et effrayée. Peu aventureuse, j’ai acquiescé. Le risque n’en valait pas la chandelle, pas besoin de m’en convaincre.
Puis, distinctement, j’ai entendu le ronronnement. Discret, tout d’abord. Quand je croisais un jeune éphèbe d’une quinzaine d’années qui faisait du skate dans les rues de ma petite ville de province, dans son sweat Waikiki. Quand le musicos aux cheveux longs châtain accordait sa guitare au coin du feu de camps de vacances, me faisant oublier son acné d’adolescent. Au début, c’était une simple envie de sentir des lèvres contre les miennes, de vivre l’amour courtois comme dans les romans dont je me gavais. J’imaginais Julien Sorel agenouillé devant moi pour pleurer son désespoir, le jeune Werther trouvant réconfort dans mes bras, Roméo m’enlevant de ma tour dorée pour me faire frissonner de passion. Vers 17 ans, j’avais consciente que je ne me marierai pas vierge, mais j’étais persuadée que celui qui me prendrait ma petite fleur serait également celui qui m’épouserait, quelques années plus tard, quand nous aurions fini nos études.
Foutaises.
J’ai perdu ma virginité sur une plage, avec un bellâtre beau parleur et éjaculateur précoce, lors d’une soirée arrosée pour fêter mes vacances post-bac entre copines. Je m’étais réajustée, j’avais frotté mes fesses pleines de sable, et, en rejoignant la bande, je me souviens avoir pensé : « c’est donc ça, le truc dont tout le monde parle ? La chose qui inspire les artistes, depuis que le monde est monde ? La raison pour laquelle on vit, on meurt ? Cette excroissance de chair qui entre, s’agite mollement trois minutes, et ressort après avoir tout dégueulassé à l’intérieur ? Très peu pour moi ! » Le chat avait cessé de ronronner et j’ai pu, l’esprit tranquille, me consacrer à mes études supérieures. La première partie, du moins. Après ma prépa littéraire, je suis montée sur Paris.
Ah, la liberté ! Mes parents avaient une confiance absolue en moi. Normal. Je n’étais pas dépensière, j’avais des amis bien sous tous rapports et aucun garçon ne me tournait autour, puisque, visiblement, je n’étais pas « ce genre de fille ». Mes géniteurs m’avaient choisi une petite chambre de bonne à Nation, avec douche et kitchenette mais toilettes à la Turque sur le palier. Et, comble de la modernité, un accès à Internet.
Par curiosité, j’ai commencé à surfer. Et j’ai atterri sur des sites pornographiques.
Le chat, qui dormait près de l’âtre depuis de nombreuses années, est venu se frotter à mes jambes, intrigué.
J’étais fascinée. Pourquoi était-ce si excitant de voir des inconnus baiser ? Les gros plans, qui avaient commencé par me répugner, finirent par m’hypnotiser. C’était à ça que ressemblait un sexe de femme, débarrassé de ses poils ? Avec mon miroir de poche, je m’accroupis, me contorsionnais, découvrant pratiquement mon intimité, jungle sauvage jusque-là méprisée. La mienne n’avait pas cette béance, cette luisance. Les scènes de sodomie montraient des culs élargis. Ma rondelle était serrée. Les actrices porno étaient-elles d’une race à part, avaient-elles des orifices plus aptes à recevoir des coups de butoir, ou était-ce à force d’entraînement ? Est-ce que je n’étais pas attirée par le sexe parce que je n’étais pas constituée par nature comme elles ? Pourquoi feulaient-elles quand mon chaton se contentait de ronronner ? Étais-je frigide ?
Ces questions sont restées quelques temps sans réponse. Notamment parce qu’à l’époque, je n’avais un abonnement mensuel que d’une vingtaine d’heures de connexion, et que je les consacrais plus volontiers à mes études qu’à mes interrogations anatomiques.
Une de mes amies de l’école de commerce avait ri, quand j’avais pris mon courage à deux mains pour lui poser les questions qui me taraudaient. Pas de moquerie, ni de condescendance. Juste de la surprise. Comment avais-je pu atteindre l’âge vénérable de 21 ans sans avoir connu plus d’un homme et à peine quelques flirts ? Quelle famille normale pouvait laisser partir sa fille dans la capitale sans s’être assurée au préalable qu’elle était armée pour y survivre ? Elle me prit sous son aile, m’expliqua tout ce qu’elle savait, me fit sortir. Peu à peu, je m’ouvris au monde, et aux hommes. Le chat ronronnait plus fort, plus souvent.
Mais il ne miaulait que lorsque je me rendais, le soir, sur les sites pornographiques. Mes recherches se firent plus audacieuses. J’avais écumé les rubriques, cherchant ce qui m’attirait le plus.
Je n’ai pas aimé ce que j’ai trouvé.
C’est une chose de mouiller devant des films pour adultes. Il semblerait que cela fasse le même effet au plus grand nombre d’entre nous. Je n’étais pas anormale, de ce côté-là, et, visiblement, pas plus frigide qu’une autre non plus. Mais les coïts dans la vraie vie continuaient à me paraître fades, face aux exploits réalisés par les acteurs et actrices de ce cinéma de genre. Lentement, j’ai glissé vers les séquences de triolisme. De gang bang. De sado/maso. De sexe brutal.
Plus j’allais dans la surenchère, plus j’étais excitée. L’interdit, peut-être. Le hors-norme. Les bites énormes qui défonçaient les petits trous. Les actrices n’avaient pas de nom, pas de visage. Elles n’étaient que des bouts de corps sublimés pour le sexe, étirés pour la performance. Et j’aimais ça, viscéralement.
Quelle femme normalement constituée peut mouiller quand une de ses congénères est utilisée comme vide-couilles par une meute d’hommes en rut ? Que disaient donc mes fantasmes de moi ? J’étais une salope perverse, sans aucun doute possible. J’avais beau garder ça, horrifiée, au plus profond de moi, ces images me hantaient, la nuit. Le chat miaulait, il avait faim. Et sa faim ne s’apaisait que lorsque mes doigts s’égaraient sur mon bouton, qu’ils astiquaient frénétiquement alors que, derrière mes paupières closes s’enchaînaient les dilatations extrêmes, les étranglements et les marques de fessées données vigoureusement.
Ma vie sexuelle et amoureuse s’écoula tranquillement pendant 15 ans. Je gardais mes fantasmes pour moi, pour mes séances de masturbation, et avais des rapports très classiques en parallèle. Je connaissais l’amour, mais rarement la passion. Parfois, je frissonnais plus intensément, parce que prise contre une porte cochère, à la va-vite, sans préliminaire, par un amant trop enthousiaste pour atteindre mon lit quelques étages plus haut. Mais venait le moment où l’homme s’excusait de s’être « mal comporté », me rappelant qu’une femme bien ne baise pas, mais fait l’amour. Qu’on lui offre des fleurs et des chocolats pour avoir l’insigne honneur d’être invité dans son lit. Et je me sentais coupable d’avoir aimé être traitée comme une putain, même l’espace d’un instant.
Ma réussite dans une grande maison de couture était pour mon épanouissement sexuel un handicap. Trousser une fille de ferme, oui, mais pas une femme comme moi, qui faisait des visioconférences avec le monde entier. J’étais trop classe pour être une roulure. Alors, je cultivais mon jardin secret, déjà bien contente d’être passée de la presque assexualité à une vie amoureuse normale.
Jusqu’à lui.

Christophe était responsable d’une des boutiques avec laquelle je travaillais. Le week-end, il participait à des jeux de rôles grandeur nature. Il ne vivait pratiquement que pour cela. La mode, il la voyait à travers le prisme de l’histoire. Avec son carré blond et sa barbe de trois jours, il était beau, surtout en mousquetaire ou en pirate. Il me rappelait les personnages de mes livres d’adolescente, quand j’étais pure, romantique. J’adorais sa passion. Et c’était le premier homme féministe que je rencontrais. Entouré de femmes au travail, il prenait la défense de leurs droits très au sérieux. Il me faisait lire Beauvoir, Woolf, Witting. M’interrogeait sur le sexisme ordinaire, sur des choses qui me paraissaient banales tant elles étaient ancrées dans nos mœurs et pourtant criantes d’injustice, de machisme. Son cheval de bataille, c’était la sexualité des femmes. Pour lui, nous étions domestiquées par ce biais, écrasées sous le joug des conventions, conditionnées par le mâle dominant pour être des femelles soumises, rompues aux tâches ménagères et à l’élevage de la progéniture. Même les films pornos qu’il regardait étaient féministes (et, pour moi qui appréciais le sexe brutal, mortellement ennuyeux). Je ne m’étais jamais vraiment posée la question de mes convictions en ce domaine. Bien sûr, étant une femme, j’étais, par nature, féministe. Mais modérément. Il m’ouvrit les yeux, petit à petit, au fil de conversations qui finissaient invariablement de mon côté par une remise en cause de tous mes schémas de pensée. Il élargissait mon univers, révélant au fur et à mesure la femme que je n’osais être.
Un après-midi, je regardais les grains de poussière voler dans un rayon de soleil, la tête posée sur son torse glabre, reprenant mon souffle après un orgasme. En levant les yeux, je vis son visage chiffonné au-dessus de moi. Son regard rencontra le mien.
– Au bout d’un mois de baise commune, c’est tout ce dont tu es capable ?…
Je pris la réflexion comme une gifle. Si le ton était neutre, les mots me blessèrent profondément. Je refermais la bouche, autant en colère contre lui que contre moi, incapable de la moindre répartie dès que j’étais vexée. Ses doigts caressèrent ma mâchoire doucement.
– Je ne dis pas ça méchamment. Promis.
– Ca ressemble à de la méchanceté, pourtant. Personne ne s’était jamais plaint de ma technique, jusqu’ici.
– C’est bien ce dont je te parle, effectivement. De technique. Ta technique est imparable, efficace. Mais elle manque de… passion. De lâcher-prise.
Sans le savoir, il avait appuyé là où ça faisait mal. J’avais à nouveau 22 ans. J’étais maladroite, frigide. Je pensais que la jeune fille coincée avait disparu. Or, elle était toujours présente, malgré tous mes efforts. Le chat miaula au fond de moi, écorché vif.
– Liv… Ne le prends pas comme ça. J’ai été maladroit. Ce que je veux dire… C’est que je sens que tu te caches de moi. Au début, je n’ai rien dit. Je pensais qu’il te fallait un peu de temps pour te sentir en confiance. Mais… Cela fait des semaines, maintenant. Et, si je m’éclate, je n’ai pas l’impression que ce soit ton cas.
– J’ai joui. Tu penses que je simule ?
– Non, ce n’est pas ça… J’ai juste l’impression que tu n’es pas vraiment avec moi quand on fait l’amour. Je trouve ça dommage. Le but du sexe, c’est de se lier à l’autre, en s’amusant beaucoup au passage. Si tu ne joues pas le jeu… Les liens sont moins forts.
Je ne savais pas quoi répondre. Alors, je me tus, fixant la poussière dans le soleil. Il insista.
– Il n’y a pas quelque chose que tu veuilles essayer ? Quelque chose de nouveau ? Un fantasme ?
– Non.
Mon empressement à répondre me trahit.
– Olivia. Raconte.
– Non.
– De quoi as-tu peur ? Nous ne sommes que deux, dans cette pièce.
– On ne se connait pas assez. On en est même au point à se demander si on est amoureux. Non.
– Justement. Que vaut mon avis, mon jugement ? Pourquoi devrait-il avoir la moindre importance ? Tu es une femme libre, autonome, intelligente. Tu prends tes décisions. Tu paies tes impôts. Tu n’as plus besoin de l’autorisation d’un mari pour travailler ou ouvrir un compte en banque. Pourquoi devrais-tu t’excuser d’avoir des envies ?
Je secouai la tête.
– Cette conversation me met mal à l’aise.
– Elle ne devrait pas. Il n’y a pas de honte à avoir des fantasmes. Nous sommes deux adultes qui baisons ensemble. J’ai vu ton corps sous toutes les coutures. Ce n’est que du sexe. Ce n’est pas sale, ni dégradant.
– Le fantasme, ça doit rester du domaine de l’imaginaire. Ça n’a pas pour vocation à être réalisé. Ni même partagé. Ce n’est que du matériel masturbatoire.
– Je ne suis pas d’accord. Si quelque chose te branche, on peut en parler. Voir si c’est réalisable, ensemble. J’ai juste envie que tu sois épanouie au pieu.
– Une simulation de non-consentement.
Je le foudroyai du regard. Par bravade, j’avais lâché le morceau. Je le défiai maintenant d’ouvrir des yeux ronds, de pousser un cri, d’émettre un sifflement, de paraitre ne serait-ce qu’un peu choqué. Monsieur brandissait son ouverture d’esprit comme un étendard, fier d’être si moderne, si à l’aise avec la sexualité. Qu’allait-il faire de cela ?
– Tu veux dire une simulation de viol. C’est ça ?
Je hochai la tête, le visage toujours fermé, renfrogné. À l’intérieur, j’étais mortifiée. Jamais je n’avais avoué ces choses-là, encore moins à voix haute. Encore moins à un homme. Il garda le silence une minute ou deux, soupesant l’idée, la retournant dans tous les sens.
– Tu n’as pas peur que ça dérape ? De le vivre mal ?
– On peut convenir d’un code, si je change d’avis en cours de route. Un mot qui n’a aucune chance d’être prononcé. Je ne sais pas, moi… Topinambour.
J’étudiai son visage. Et plus je le voyais réfléchir, plus la peur de l’aveu s’effaçait pour être remplacé par une sorte d’excitation. Mais mon cœur ne battait pas moins vite.
– Je peux le faire. Il suffit de le voir comme un jeu de rôle. Si jamais l’un de nous deux est mal à l’aise, eh bien… On arrête. Tu veux ?
Doucement, je hochai la tête, une dernière fois. Avant de me blottir contre lui, le nez dans son aisselle. Loin de ses yeux. Ne sachant que penser de l’absence de jugement que j’avais été si sûre d’y lire, pourtant. Quelque part, je m’étais habituée à l’idée d’être un monstre, de fantasmer sur la pire chose qui puisse arriver à une femme. Est-ce que le fait qu’il ne me voit pas comme telle signifiait que je n’étais pas horrible ? Ou l’étions-nous tous les deux ?

Nous avions décidé de ne pas programmer dans les détails cette séance de sexe un peu particulière. Il fallait laisser un peu de place à l’imprévu, à l’effet de surprise. Le sexe, à cette période, était devenu passionné, brutal. Christophe commençait à être plus brusque quand il me prenait, à me balancer des insultes aux moments bien choisis. Cela m’excitait follement, et, peu à peu, je me détendais, je me lâchais. En dehors de nos baises, il était plus attentionné, plus tendre, ce qui donnait l’équilibre parfait, à mes yeux. J’étais sa chienne dans la chambre à coucher, sa princesse au restaurant ou dans les galeries d’art. Être ainsi désirée, c’était valorisant. J’avais l’impression d’être un tel objet de convoitise à ses yeux qu’il en oubliait toute réserve, pour laisser parler l’animal en lui. Mon chat à moi passait son temps à miauler, à onduler de la croupe, en chaleur. C’était si agréable que je me demandais si, à la réflexion, cela ne serait pas suffisant. Si nous ne pouvions pas oublier cette conversation qui, encore, me paraissait malsaine. Mais mon amant avait une excellente mémoire et savait que ma réserve bridait toujours ma libido. Un jour, il me demanda un double de mes clés.
– Je veux bien faire semblant de t’agresser mais pas risquer d’être arrêté par les flics pour violation de propriété privée. Au fait… C’est pour cette semaine.
Je glissai le trousseau dans sa main, consciente que la mienne était moite. Le premier soir, j’étais soulagée en rentrant du travail de trouver l’appartement vide. La trouille m’avait collé au corps toute la journée. J’avais peur de paniquer, de passer pour une dingue. De ne pas assumer. D’être traumatisée, après coup. Ou d’aimer trop cela, en fait. Que ma propre image soit écornée aux yeux de Christophe, passe encore, mais, aux miens ? Qu’allais-je donc faire si j’aimais tant cela que j’étais incapable de baiser normalement, par la suite ? De faire preuve de tendresse, d’affection, d’amour ? Serais-je abimée, cassée ?
Le deuxième soir, le soulagement se mêlait à un peu de déception. Le troisième, j’enrageais carrément, après avoir pratiquement couru dans le métro pour rentrer chez moi le plus vite possible. Il se jouait de moi. Je balançai mes chaussures dans l’entrée, jetai mon trench marine sur mon canapé et, dans le noir, me dirigeai vers ma chambre à coucher. J’étais en train de m’extirper du pull qui couvrait mon chemisier quand une main me saisit par la taille et que l’autre se plaquait sur ma bouche, étouffant un cri. Instinctivement, je tentai de me dégager. La poigne se fit plus forte, le corps contre le mien, plus dur. Je sentis son souffle sur ma nuque, ses lèvres contre mon oreille.
– (Toujours partante ?)
Je me détendis imperceptiblement. Mon ventre se tendit un peu et je me demandai, l’espace d’un instant, si le frisson qui me parcourait l’échine était dû au désir ou à une répulsion morale face à ce que je m’apprêtais à faire. Je fermai les yeux. Il avait poussé le sens du détail à s’asperger d’un parfum qui n’était pas le sien, me rendant confuse. Je savais, intellectuellement, que c’était lui. Mais mon corps réagissait par la panique à cette odeur qui n’était pas la sienne, à cette façon de m’étreindre bien trop brutale. Mon chat hésitait visiblement entre sortir les griffes et tendre son cul. C’était… déroutant. J’inspirai un grand coup. Et hochai la tête.
– (Bien. C’est parti.)
Il se racla la gorge. Je me débattis et gémis plus fort, pour l’encourager. Après tout, une fois dans les montagnes russes, la seule attitude à adopter, c’est lever les bras et attendre le premier plongeon. C’est à la fin qu’on sait si on a adoré ou si on doit vomir.
– Ca sert à rien de gigoter, petite salope. Ah, on joue les grandes dames… On met des chemisiers, des jupes aux genoux, on essaie de s’acheter une respectabilité… Mais moi je SAIS que tu es une chienne. Je sens ces choses-là.
Il colla son bassin contre mes fesses. Et se frotta, lascif, tout en respirant mes cheveux, en se caressant le visage avec.
– Tu vois, l’effet qu’elle me fait, ta petite jupe de secrétaire ? Elle me donne envie de te péter le cul.
Je me débattis un peu plus fort.
– Si je te libère la bouche, tu promets de ne pas crier ? Si tu cries… Je te fais mal. Très mal. Et aucun de nous n’y prendra du plaisir.
J’acquiesçai vigoureusement, consciente que le jeu serait un peu répétitif s’il avait une main prise en permanence sur ma bouche. Il libéra doucement mes lèvres. Une seconde après, un couteau s’appuya contre ma trachée. Un couteau en plastique.
– (Un couteau de pique-nique ? T’es sérieux ?)
– (Ben quoi, tu préfèrerais que je te tranche la gorge par mégarde ?)
– (Ok, ok, j’ai rien dit. Continues.)
– (Merci. Et ferme ta gueule. Tu me déconcentres. Je vais finir par vraiment t’en coller une, si tu persistes.)
Sa main gauche remonta jusqu’à mon sein, qu’il malaxa durement. Je serrai les dents. À travers la dentelle, les doigts pincèrent mon téton, le tordirent. Un gémissement de douleur sortit malgré moi de ma gorge. Il me retourna vers lui. Je vis, grâce à l’éclairage public qui filtrait par ma fenêtre, qu’il portait des vêtements sombres et une cagoule sur le visage. À nouveau cette impression d’être devant un inconnu, que mon cerveau savait qui j’avais en face de moi mais mes yeux ne pouvaient y croire. Le chat cracha.
– Je vois de la peur, dans tes yeux. C’est bien. Tu es lucide sur ce qui va t’arriver. Tu sais que tu vas prendre cher.
Fermement, il appuya sur mes épaules, m’obligeant à m’agenouiller. Il ouvrit son jean et sortit sa queue. Il n’avait pas mis de caleçon, visiblement pour pouvoir s’extirper plus facilement. Il bandait comme un âne. C’est là que je réalisai que la situation l’excitait également. Je sus immédiatement que j’étais trempée.
– Ouvre la bouche.
– Non.
– Comment ça, non ?
Il remit le couteau contre mon cou et tira mes cheveux en arrière. Le couteau caressa ma joue, ma mâchoire. Je lui jetais un regard noir. Le sien l’était encore plus. Il appuya un peu. Les dents en plastique griffèrent légèrement ma peau. Mes tétons étaient durs sous mon soutien-gorge.
– J’ai dit, ouvre la bouche. Ne m’oblige pas à être violent.
La pression sur ma gorge s’intensifia. Rompue, j’ouvris. Grand. Et il me fourra sa bite dedans. Tapant directement au fond. J’hoquetais, tentai de me dégager. Il sortit, puis rentra d’un coup. J’eus un mouvement de recul.
– (Topinambour ?)
Je secouai la tête. Je ne voulais pas me dégonfler, arrêter le jeu, alors qu’il en était à ses balbutiements. J’avais fantasmé depuis si longtemps dessus que je me décevrais sans doute de paniquer maintenant. Ce n’était qu’un jeu de rôle, qui plus est, à mon initiative. J’étais la dépravée qui avait entrainé son amant dans sa perversité. Hors de question d’être, en plus, une trouillarde. Il m’agrippa alors les cheveux et me baisa vigoureusement la bouche, mais fit attention à aller moins loin, pour m’éviter tout réflexe vomitif. Je me laissai faire. J’étais sa chose, sa marionnette, levant les yeux vers lui, qui me dominait, m’écrasait de toute sa hauteur. J’étais bien. Pour la première fois de ma vie, je ne me questionnais pas : est-ce que je faisais bien ? Est-ce que c’est ce qu’il attend de moi ? Est-ce qu’il est dégouté par mes gestes, mes odeurs, mes paroles ? Non, j’étais intégralement prise en main, guidée. Offerte.
– Ah, toi, ce n’est pas la première fois qu’on te défonce la bouche comme on te défoncerait la chatte. Tu es docile. C’est bien. Mais ce n’est pas assez.
Après avoir essuyé son sexe sur ma joue, il me fit me relever. Il caressa mes seins par-dessus mon chemisier, en attrapa les pans. Un regard vers moi, interrogatif. Je ne bronchai pas. Alors, d’un geste, il l’arracha. Les boutons roulèrent sur le parquet de mon appartement haussmannien et le vêtement, sacrifié, atterrit en boule dans un coin de la pièce. La jupe fut relevée sur ma taille. J’étais grotesque, ainsi. Je fis un mouvement de recul, tentai d’échapper à mon agresseur. Il s’avança, puissant, agrippant mon épaule, m’obligeant à le regarder.
– Non, non… Pitié.
Il ricana sous sa cagoule, avant de tirer violemment sur mon soutien-gorge. Mes seins furent extirpés des coques en dentelle, avant d’être giflés doucement. Il ne prit pas la peine de le dégrafer, laissant les bretelles pendre sur chacun de mes flancs. Je fis mine de m’échapper une fois de plus, mais il me rattrapa par les cheveux et me traîna jusqu’au lit, où il me poussa. Pesant de tout son poids sur moi, il me cloua au matelas pendant que mon string roulait le long de mes jambes. Deux doigts furent plongés dans mon intimité trempée et commencèrent à me fouiller, pour s’assurer sans doute que je ne serais pas irritée d’être prise vigoureusement. Je tremblais d’excitation comme de peur. La peur de ce que j’allais subir. Il était méconnaissable, dans ses attitudes, dans ses gestes. Heureusement que son visage m’était dissimulé, lui qui était si doux, encadré de mèches blondes. Là, il n’était qu’une ombre, utilisant mon corps comme bon lui semblait. Je me débattis encore un peu, pour la forme. Il enserra ma gorge et grogna.
– Mets-toi à quatre pattes, salope.
Pour m’aider, il me retourna comme une crêpe, me faisant comprendre dans la foulée qu’il était plus fort que moi. Je réalisais que si ses gestes étaient tendres et mesurés, habituellement, c’est parce qu’il le voulait bien. Qu’un monstre pouvait se cacher en n’importe lequel d’entre nous.
Je me mis sur mes genoux, maladroitement à cause de son poids sur mon dos. Sans doute pas assez rapidement. Il enleva sa ceinture et m’assena un coup sec sur le derrière. Je gémis. Voyant que je n’utilisai pas le code, il m’en remit un. Cette fois, je criai presque.
– Je vois. Il va falloir te bâillonner.
Il me passa un tissu entre les lèvres. Avec effroi, je reconnus ma propre odeur. C’était mon string, qu’il plaça de manière à me faire un mor.
– Les pouliches comme toi, je les dompte. Je les domestique.
Sa queue força l’entrée de mon sexe. Seulement sur quelques centimètres. Il ressortit, me remit un coup de ceinture, puis entra d’un coup, d’un seul. Bien que suffisamment lubrifiée, je me cambrai de surprise, avec l’impression que je me retroussai de l’intérieur. Il se servit de sa ceinture pour m’attacher les mains dans le dos et me colla le visage dans l’oreiller, cassant mon dos pour se concentrer uniquement sur ma croupe. Il me bourrina, me défonça, tirant tantôt sur le string, tantôt sur ma crinière, en lâchant des insultes. Je bouillonnais, le visage frottant contre le coton râpeux du linge de lit. Je n’étais plus moi, j’étais une femelle en train de se faire prendre violemment. J’étais une de ces performeuses de mes nuits solitaires. J’étais le réceptacle du désir brut, de l’animalité de mon amant. Ma tête tournait. Je n’étais plus là, plus consciente, plus présente et en même temps, je vivais intensément chaque sensation.
– Espèce de putain… Trainée… Tu sais ce que je fais, moi, aux salopes comme toi ? Je les baise, je les encule, et je leur gicle sur la gueule.
Joignant le geste à la parole, il me retourna à nouveau et me colla le dos au matelas. Mes bras dans le dos me faisaient mal. Mais, pour rien au monde je n’aurais bougé.
– Je veux te regarder dans les yeux quand je m’enfonce dans ton cul. Que tu n’oublies jamais le regard de celui qui t’a fait ça. Et que je vois dans le tien combien tu aimes te faire déchirer le fion.
Je ne pensais même plus à jouer la comédie. Je me laissai manipuler, pantelante, docile. Il replia mes jambes contre mon torse et guida sa queue à l’orée de mon cul. Il cracha dessus pour faciliter la pénétration, mais, encore une fois, entra sans douceur. Je me crispai. Il ralentit, guettant mes réactions. Je lui fis signe que ça allait, alors il força. Une main enserra ma gorge, où je portais désormais mon string comme un collier. L’autre tritura sévèrement un téton. La douleur était partout. Le sein, le cul, la cambrure exagérée par mes mains dans le dos… L’oxygène plus rare… Sans m’étrangler vraiment, il contraignait mes mouvements. II me plaquait sous son poids, fouillait mes entrailles au fer rouge. Son regard… Son regard était passionné, mais attentif, respectueux, tendre, tout à la fois. C’est son regard qui me fit définitivement perdre pied, dans cette position si intime pour un acte pourtant infâmant. L’orgasme monta, monta. Christophe accéléra, me défonçant comme je ne l’avais jamais été. Ma dernière pensée avant de me mettre à hurler mon plaisir fut « je suis une roulure… et j’aime ça ».
Dans le noir, toujours, je l’observai. Je me demandai ce qu’il pensait de moi, derrière ses paupières closes.
– Je sens que tu me regardes, tu sais.
– Tu ne dors pas ?
– Non, puisque je te réponds. Cette merveilleuse intelligence dont tu peux t’enorgueillir habituellement semble te faire défaut, quand tu viens de prendre ton pied. A quoi tu penses, Liv ?
– Je m’interrogeais… Est-ce que ton regard sur moi a changé ?
– Et le tien, sur moi ?
– Comment ça ?
Il se redressa sur un coude. Je penchai la tête, perplexe.
– Après tout, je t’ai violée, ce soir, non ?
– A ma demande. Pour me faire plaisir.
Il ria doucement, face à l’incongruité de ma réplique. « Tu m’as violée pour me faire plaisir. »
– Si la situation ne m’avait pas excité, je t’aurais dit non. À vrai dire, l’absence de consentement ne m’a jamais fait bander. Ce qui m’excite, moi, ce sont les femmes qui assument leurs désirs, leurs fantasmes. Les filles qui aiment ça. Les salopes qui le revendiquent. Pourquoi mon regard devrait changer parce que tu m’as dit ce qui te faisait mouiller ? Pourquoi, à aucun moment, ça ne te parait anormal que je te dise ce qui m’excite, moi, mais que l’inverse est tout simplement inconcevable pour toi ? Est-ce parce que j’ai eu la chance de naître avec un pénis ? Est-ce que ton genre, ton sexe, est supposé décider de ta vie sexuelle ? Pire : est-il naturel que MON sexe dirige le tien, dans ce domaine comme dans les autres ? Non, Olivia. Tu peux être femme et baiser « comme un homme ». Cette expression est complètement con, du reste.
Le nez contre son biceps, je souris. Il souleva le bras et m’attira à lui. Mon corps pratiquement nu s’emboita au sien pratiquement habillé, mis à part sa queue qui reposait à gauche de son aine, sur son jean noir largement déboutonné. Il posa un baiser sur mes cheveux.
– Tu vas voir. Un jour, ça te paraitra naturel d’être féministe. Et d’assumer ton cul. Promis. On va y travailler. Ca prendra le temps qu’il faut.
J’embrassai son torse, sur le pull.
– Dis, on pourra le refaire ?
– Oui, si tu veux. Mais, la prochaine fois, je peux être un violeur tout nu ? On crève de chaud, à baiser avec une cagoule.
– Si tu veux. D’ailleurs, tu peux l’enlever, maintenant.
– Merci, Liv.
Le chat retourna ronronner auprès de l’âtre. Repu.

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