Les adeptes

– Regarde l’homme, là-bas. Je crois qu’il va tomber de sa chaise, à force d’essayer de voir ce qu’il y a sous ta robe. Du bout du doigt, Romain désigne le père de famille qui reluque Armelle à l’autre bout du bar. C’est la première fois que la jeune femme remarque que, loin d’être agacé, son homme semble… fier.
– Je devrais peut-être me montrer aimable, avant qu’il n’attrape un torticolis ? Lentement, la trentenaire remonte de quelques centimètres sa robe noire, juste assez pour laisser deviner les roses qui ornent la jarretière de ses bas auto-fixant. Elle écarte légèrement les jambes et s’appuie contre le dossier de sa chaise, basculant son bassin vers l’avant. Puis elle fixe son amant droit dans les yeux, avec l’air de celle qui a osé relever un défi. Romain la trouve belle, avec sa peau caramel et sa cascade de cheveux bouclés châtain, qui n’est jamais coiffée, jamais disciplinée. Quand elle tente de les mettre en forme, il déteste. Ce n’est plus elle. Armelle est gironde. Des épaules potelées, des bras dodus, des seins ronds et accueillants, au sillon si serré que Romain aime s’y glisser pour lui offrir un collier de perles, un ventre moelleux, des hanches larges que son amant pétrit à y laisser des bleus quand il s’enfonce entre ses reins, des jambes solides mais longues… Romain est dingue de ce corps. Il la trouve belle. Et le plus fou, dans tout ça, c’est qu’elle n’est absolument pas consciente d’être un appel au sexe.
– Je vais finir par croire que ça te plaît, que je m’exhibe.
Romain hoche la tête.
– Je dois l’admettre, oui. Je suis plutôt fier d’avoir pour compagne une femme qui fait bander les autres hommes.
– Quelle vilaine preuve de vanité !
Armelle ronchonne, mais a du mal à cacher son sérieux.
– Ouais. Y’a des mecs de cité qui sont fiers d’avoir un pitt ou un rott, moi, c’est d’avoir une vraie chienne.
Armelle lui tape dans l’épaule. Il couine et frotte son biceps en riant.
– D’accord, d’accord, j’arrête !
– Tu mériterais que j’aille baiser avec ce type derrière, pour t’apprendre à mieux me traiter !
– Chiche ?
Romain a beau être goguenard, son regard est très sérieux.
– Qui te dit que ça me dérangerait, de te voir avec un autre ?
Armelle déglutit.
– Tu déconnes, là…
Il hausse les épaules et attrape sa bière.
– Je me sens coupable de garder ta beauté pour moi tout seul. J’ai autant envie de t’exhiber que de te voir prendre et donner du plaisir.
Il boit une gorgée.
– Mais en participant. Je crois que si je devais juste y assister, cela me gonflerait rapidement. Et me rendrait triste.
Il reporte le goulot à ses lèvres, sans la quitter des yeux. Machinalement, elle fait de même, perdue dans ses pensées.
– Je t’ai choquée ?
– Non. Rien ne me choque, venant de toi. Je me demande juste… Si j’en ai envie.
– Et donc ?
– Je ne sais pas. Je trouve étrange de me montrer dans des gestes intimes, ou de les partager avec des inconnus. Qui plus est devant toi.
– Je te le disais comme ça. Jamais je ne te forcerai à quoi que ce soit.
– Je sais. Je te connais.
Armelle finit sa bière silencieusement. Mais ils font l’amour à la fois passionnément et tendrement, ce soir-là, en rentrant à la maison.

Depuis cette discussion, Armelle fait plus attention à toutes ces occasions où Romain lui fait remarquer qu’un homme la regarde. Gênée au début, elle sent qu’elle s’y habitue. Qu’elle y prend même goût. Et voit son amant à chaque fois plus émoustillé de la voir se pencher pour laisser deviner son décolleté, sa culotte. Curieuse, elle a envie de voir jusqu’où ce petit jeu peut les mener. Et c’est à son initiative à elle qu’ils franchissent, ce matin, les portes du Moon. Elle s’est bien renseignée avant d’aller au sauna libertin très connu de la place Pigalle. Elle a fouiné sur leur site et sur les forums, elle a choisi une matinée réservée aux couples et aux femmes seules pour être sûre qu’il n’y ait pas foule. Si elle est attirée par ce monde-là, elle ne compte pas se jeter dans l’arène un soir de pluralité masculine. Elle entremêle ses doigts à ceux de Romain, qui récupère les clés des casiers auprès de la caissière tout en se faisant expliquer le fonctionnement de l’établissement. Mais Armelle n’écoute pas, pour savoir ça par cœur à force d’errer sur des blogs où des inconnus racontent leurs habitudes au Moon. Elle ouvre plutôt grand les yeux sur les statues, les suspensions. Le décor oriental, avec ses faux rochers et ses dorures, est kitsch, mais il lui plaît. Elle a cette étrange impression d’avoir changé de continent ou d’être dans un club de vacances qui promet détente, mais surtout… anonymat. Silencieusement, ils remontent tous les deux le grand escalier à côté de l’entrée, à la recherche des vestiaires. Armelle soupire de soulagement : ils sont vides. Romain sourit et l’embrasse. Il sait que la jeune femme peut se montrer pudique. Ils ont beaucoup discuté de cette sortie avant de poser tous deux leur journée. Ils viennent en reconnaissance des lieux, avant toute chose. En la regardant se déshabiller et jeter, de temps à autre, un regard autour d’elle pour s’assurer que personne ne vient, il se demande dans quoi il s’est lui-même fourré. Est-ce qu’il sera capable de supporter les regards des autres hommes sur elle ? C’est une chose de fantasmer quand un homme la reluque dans un bar, c’en est une autre qu’elle soit nue devant des mecs qui ne peuvent pas cacher l’effet qu’elle leur fait. Et s’ils la touchent ? Si elle les touche ? L’idée l’excite, c’est certain. Enormément. Mais elle l’effraie également. Pas plus que sa compagne, Romain ne s’est déjà aventuré en terre libertine. Il ne sait absolument pas quelles seront ses réactions, mais, après avoir été le premier à évoquer cette envie, il se sentirait stupide si elle adorait, en redemandait et que lui bouillonnait de jalousie après une simple branlette. Enroulée dans son paréo, Armelle vient quémander un câlin. Il l’entoure de ses bras, la serre fort. Il faut qu’il se raisonne. Ils viennent à deux explorer leur sexualité. Il sait que leur communication est suffisamment bien établie pour balayer tout malaise et se rappelle leur promesse de débriefer étape par étape. Elle finit par se détacher de lui et le tire par la main vers la sortie des vestiaires, alors qu’il achève de nouer autour de sa taille un paréo à fleurs similaire à celui qu’elle porte. Après avoir traversé le bar, Armelle s’arrête devant le jacuzzi désert en ce début de matinée. Elle jette un regard circulaire, se met nue et se glisse rapidement dans le bain bouillonnant. Romain fait de même, après avoir pris le temps de contempler ses fesses au moment où elles disparaissaient dans l’eau. La jeune femme exécute quelques mouvements de brasse, mouille ses cheveux, et revient vers lui pour se réfugier dans ses bras. Il lui relève d’un doigt le menton.
– Tu te sens comment ?
– Nerveuse.
Il l’embrasse sur le front.
– Nous ne ferons rien dont nous n’ayons envie tous les deux, hein. Et puis… Je pense sincèrement qu’il n’y aura pas grand monde.
Armelle sourit.
– Je sais. Mais tu me connais : j’ai toujours peur de ce que je ne connais pas.
– Pourquoi m’avoir proposé de venir, si tu ne te sentais pas prête ?
– Parce que je ne l’aurais jamais été. Mais ce n’est pas pour autant que ça ne m’excite pas.
Romain l’embrasse. D’abord tendrement, lèvres contre lèvres. Puis il sent la langue de sa compagne partir à la rencontre de la sienne, alors qu’elle emprisonne sa nuque entre ses doigts entrecroisés. Il la serre un peu plus étroitement et son pénis commence à s’ériger. Elle s’écarte en souriant.
– Regarde la pancarte au-dessus de toi : ils disent qu’on n’a pas le droit de faire des trucs dans le jacuzzi.
– Ma tête le sait, mais va le dire à ma queue, alors que tes seins flottent comme ça !
Elle éclate de rire. Romain veut qu’elle oublie son appréhension. Il l’embrasse à nouveau, effleurant sous l’eau son corps tout en prenant garde à ne pas toucher son intimité, bien qu’elle se frotte de manière suggestive à lui. Commence alors un petit jeu à celui ou celle qui craquera le plus rapidement. Romain a beau subir un joli début d’érection, il feint de se contrôler. Pour Armelle, c’est de plus en plus difficile. A deux ou trois reprises, elle manque d’attraper son dard ou se penche pour le prendre en bouche, avant qu’il ne la rappelle à l’ordre d’un coup de menton taquin en direction du panneau énonçant les mesures d’hygiène. Finalement, c’est la jeune femme qui manifeste son envie de monter découvrir l’étage. Romain remarque qu’elle est plus à l’aise avec sa nudité en sortant du bassin qu’en y entrant. Evidemment, elle, elle n’a pas un pénis dressé à dissimuler ! Il s’enroule prestement dans son paréo qui se soulève lègèrement à l’entrejambe et la suit dans l’escalier qui mène au sauna, au hammam et aux coins-câlin. Après un rapide tour vers les cellules pour repérer celles qui se ferment ou non, Armelle sent qu’elle a besoin encore d’un peu de temps et entraîne son partenaire vers le sauna. Ils se posent sur les banquettes en bois et défont leurs paréos. Armelle balaie la pièce exigüe du regard, fixe quelques instants la vitre face à elle. Il n’y a personne derrière, mais elle pense à ces soirs de week-end où des hommes et des femmes jouent aux voyeurs, derrière le verre, et observent les couples qui se caressent dans la chaleur et la semi-obscurité. Son intimité se tord un peu plus, autant d’excitation que de nervosité. C’est là qu’elle sent la main de Romain qui remonte le long de sa cuisse et emprisonne son ventre, aussitôt rempli par un, puis deux doigts.
– Regarde… Ici, pas de panneau. J’en conclus que tu peux me sucer.
Docilement, elle se penche vers lui pour l’engloutir. D’un coup, d’un seul, elle a sa queue au fond de la gorge, le nez contre ses poils, et rien d’autre ne compte. Si quelqu’un arrive, il la verra en train d’avaler son mec. Et quand bien même : c’est ce que font tous les gens qui viennent ici, en couple ou amants de passage, rencontrés dans l’heure qui précède. Elle ne lâche le sexe dressé que pour se mettre à quatre pattes sur les lattes de bois, perpendiculaire à lui, pour lui permettre de la doigter rapidement. Quand elle sent que le majeur de Romain s’excite sur son point G, elle oublie définitivement où elle se trouve et ne pense plus qu’à aspirer et polir cette queue tant aimée. Mais la chaleur devient vite insoutenable et la sueur lui coule entre les seins. Romain semble un peu amolli par la moiteur également. Il se lève et, sans se donner la peine de renouer son paréo, ouvre la porte du sauna.
– Viens. J’ai envie de te prendre.
Ils s’engouffrent dans la première alcôve qui se ferme mais Romain l’attrape par la main quand il voit qu’elle est séparée de la suivante par une simple grille. Armelle suit ses yeux et hausse les épaules, avant de s’allonger, nue, sur la banquette.
Elle a envie de se donner en spectacle.
Romain sent son sexe se tendre presque douloureusement. Il s’allonge sur elle et la pénètre dans la foulée, alors qu’elle se cambre et renverse la tête en arrière. C’est là qu’elle aperçoit le couple, silencieux, loin derrière la grille. Elle ferme les yeux, surprise de ne pas être gênée le moins du monde. Romain est en train de la bourriner devant des inconnus, et elle s’en fiche. Elle soupire d’aise et jette ses mains en arrière pour s’accrocher à la grille derrière elle. Son amant, en appui sur ses avant-bras, lève la tête en entendant chuchoter. Voir le couple les observer le perturbe légèrement et l’excitation manque de le faire jouir plus vite qu’il ne le souhaite. Il préfère se retirer et commence à la lécher. Les gémissements de la jeune femme emplissent bientôt toute la cellule et s’intensifient quand il commence à sucer doucement son clitoris. Elle prend ses seins entre ses mains et en agace les pointes, tout en secouant la tête de gauche à droite et de droite à gauche, tout à son plaisir. La femme de l’autre côté de la grille se met à caresser le sexe de son compagnon. Romain coule des regards à la fois sur Armelle qui exprime de plus en plus bruyamment son plaisir et sur le couple qui s’échauffe. Peut-être s’allongeront-ils de l’autre côté de la grille, à quelques mètres d’eux ? Mais le couple, après un regard complice, quitte la pièce. Romain sent poindre une légère frustration. Il tente de la chasser en glissant deux doigts dans son amante et la touille sans ménagement, provoquant son orgasme. Le couple aurait dû assister à cela : à son corps qui se cambre, à ses cuisses qui se referment, à son cri qui rebondit contre les hauts murs de la cellule, à ses seins qui, après avoir été rapprochés une ultime fois par ses mains manucurées, se relâchent sur ses bras. Il se glisse à ses côtés et la regarde tendrement reprendre ses esprits. Armelle finit par ouvrir les yeux, tout en les écarquillant, avec ce petit air étonné qu’elle arbore toujours quand elle vient de prendre son pied, comme si elle était surprise que son corps soit capable de produire une telle explosion.
– Et toi ? Tu n’as pas décollé ?
Il secoue la tête et l’embrasse sur le bout du nez.
– Ne te perturbe pas pour ça.
– Ben, si. Il n’y a pas raison. Si tu me laisses souffler deux minutes, tu peux me prendre. Ou tu préfères que je te suce ?
– Non, non. A vrai dire, j’ai un peu chaud.
Armelle se redresse et le regarde, légèrement inquiète. A-t-elle fait quelque chose qu’elle n’aurait pas dû ? Est-ce que, finalement, il n’a pas aimé s’exhiber avec elle ?
– Viens, on va prendre un verre au bar. Et on débriefe.
Son ton est sans appel. Elle se rajuste et rouvre le panneau en bois qui ferme la petite pièce. Romain noue son paréo et ramasse leurs serviettes. Dans le couloir, il voit ses joues rouges et ses yeux brillants, ce qui lui arrache un sourire. Encore une fois, c’est elle qui le précède. Ils croisent dans l’escalier un autre couple, et, au bar, un homme seul. Il n’y a pas foule, mais ils ne sont pas totalement seuls. A nouveau, Armelle se félicite intérieurement d’avoir choisi un jour peu affluent pendant que Romain commande deux cocktails. Elle se glisse derrière lui et l’embrasse dans le cou, alors qu’il lui caresse la fesse en retour. Elle se sent en sécurité, avec lui. Elle ne serait sans doute entrée dans ce type d’établissement avec aucun autre. Ils prennent leurs verres et s’installent à une petite table.
– Alors ? Romain boit une gorgée avant de répondre.
– Je ne sais pas trop. Je suis plus… perplexe que je ne l’aurais cru. Je ne suis pas sûr de pouvoir analyser mes impressions tout de suite. Et toi ?
– Eh bien… Je me sens moins intimidée que je ne le pensais. En fait, je crois que ça ne me fait ni chaud ni froid, qu’on m’observe, quand je suis dans l’action. De là à toucher ou être touchée, je ne sais pas. Mais regardée… Ca n’est pas désagréable.
– Voyez-vous donc cette petite vicieuse…
Armelle lui tire la langue.
– Arrête de m’aguicher avec ta bouche, ou je te la fourre.
– Ca peut être une idée. Tu n’as pas fini, toi.
– Certes.
Il finit son cocktail d’un trait et lui fait un clin d’œil. Elle comprend le message et avale le sien cul sec, avant de se lever. Ils remontent rapidement vers le second étage, à la recherche des douches. Elle s’agenouille devant lui et commence à le pomper vigoureusement, faisant de sa bouche un fourreau aussi serré que possible, relayée régulièrement par sa main droite agile, quand elle ne malaxe pas ses boules ou que sa langue ne s’égare pas dessous, jusqu’à son anus. Il agrippe ses cheveux et s’enfonce dans sa bouche, ralentissant la cadence quand il la sent se crisper parce qu’il est allé trop loin, laissant sa langue souple s’enrouler autour de son gland et de sa tige.
– Doucement, je vais jouir.
Armelle lui jette un regard coquin et s’agite plus activement en-dessous. Alors, il laisse l’orgasme monter et se répandre dans la bouche de sa belle, les deux mains en appui sur le carrelage de la douche. Il sait que des personnes sont passées alors qu’il se faisait sucer. Il a surpris des regards envieux, excités. Et ça lui a plu. Bon sang, ce que ça lui a plu.

S’ils ne vont, après cette première expérience, qu’épisodiquement au Moon, ce dernier s’invite régulièrement dans leurs fantasmes. Alors qu’il la fourrage sur la banquette arrière de leur voiture, avant de se rendre à dîner entre amis, Romain aime chuchoter dans l’oreille d’Armelle qu’il l’imagine nue, à quatre pattes, sur une table de l’espace bar, en train de sucer d’autres hommes, pendant que des femmes la caressent. Quand Romain, agenouillé et caressant le pied qu’elle a posé sur le rebord de la baignoire, la mange dans leur salle de bain, elle lui décrit comment des couples font l’amour à côté d’eux, entre deux soupirs. Quand il prend ses fesses, elle halète qu’elle aimerait que des hommes fassent la queue devant elle pour se faire sucer. Si leurs rêveries érotiques sont souvent très trash, en réalité, sur place, ils restent timides. La deuxième fois, ils regardent longuement deux couples se mélanger. Les femmes, têtes bêches, se lèchent en gémissant, pendant que les hommes les besognent en râlant, fichés dans les orifices à leur disposition. Romain est hypnotisé ; il aimerait qu’ils s’approchent, non pas pour se joindre à la fête, juste pour mieux voir. Mais Armelle est hésitante. Elle se rend compte qu’elle est plus exhibitionniste que voyeuse. La troisième fois, elle le suce donc au milieu du bar, alors que des hommes et des femmes font des allées et venues autour d’eux pour aller chercher leurs boissons. Chacune de ces fois sont séparées de plusieurs mois, petites bulles piquantes dans une sexualité qui n’a pourtant déjà rien de routinier. Mais Armelle réalise que le laps de temps entre chaque visite, entre chaque évocation, se fait de plus en plus court. Entre souvenirs et fantasmes, l’établissement s’installe définitivement dans leur vie sexuelle. Et Romain sent de son côté que chaque fois est plus intense. Qu’Armelle, de plus en plus désinhibée, se lâche davantage. Elle semble plus sûre d’elle. Plus confiante en son apparence, mais aussi en ses désirs. Aussi, il est à peine surpris quand elle lui propose d’y aller en week-end.
– Il y aura plus de monde un samedi ou un dimanche qu’un jour de semaine, tu sais ?
– Oui, j’ai bien pris en note ce facteur. C’est fait pour : je veux qu’on ait le choix. Et si on continue à piocher comme ça dans nos congés, on ne pourra pas partir deux semaines en Grèce cet été pour le mariage de ta sœur.
– D’accord. Mais… tu veux avoir le choix pour quoi, exactement ?
Armelle sourit, énigmatique.
– Je ne sais pas encore. Je ne veux pas prévoir. Mais au cas où… Si ça t’excite toujours de me voir toucher une autre personne…
– Toujours, oui.
– Eh bien, je ne te promets rien, mais…
– Tu n’as pas à me promettre, à moi ou à qui que ce soit d’autre, ce genre de trucs, hein.
– Je sais. Ce que je veux dire, c’est que si nous sommes dans l’ambiance… Nous aurons plus de choix.
– Tu n’as plus peur ?
– Non. Je craignais, avant, de me retrouver à faire des choses imposées. J’ai compris que les femmes avaient tous les droits, là-bas, que ce sont elles qui décident. Jamais qui que ce soit n’a eu de regard ou de geste déplacé, quand nous y sommes allés. Certains hommes ont visiblement attendu qu’on les invite à nous rejoindre, mais n’ont pas insisté quand l’un de nous a secoué la tête. En fait, je me sens plus respectée par les hommes à poil au Moon qu’habillée dans certaines rues de Paris.
Romain hoche la tête. Il comprend tout à fait ce qu’elle veut démontrer.
– Eh bien, nous verrons donc si quelqu’un nous plaît. Armelle se penche vers lui et l’embrasse du bout des lèvres.
– J’y compte bien.

Quand ils franchissent les portes du Moon ce samedi après-midi, Armelle se sent en terrain conquis. Elle règle les entrées, prend les paréos et les serviettes, monte d’un pas léger les escaliers et se déshabille en quelques minutes. Romain mesure tout le chemin parcouru en quelques mois.
– Tu pars de loin, mais tu roules vite. Très vite.
Armelle sourit et, nue, commence à dévêtir son compagnon par jeu. Elle ne bronche même pas quand un homme passe derrière elle et la couve du regard.
– Petite garce impudique…
Romain sourit en la voyant rire. Elle s’enroule dans son paréo et lui jette sa serviette au visage. Ils ferment leurs casiers et quittent les vestiaires main dans la main. Le jacuzzi est déjà occupé par une douzaine de personnes. Armelle marque un petit temps d’arrêt, mais ne veut pas avoir l’air de se dégonfler. Elle hausse les épaules face au regard amusé de Romain et dénoue son paréo en prenant son temps, en ondulant son corps de manière sensuelle. Puis elle descend l’escalier et s’immerge dans l’eau. Elle se mouille la poitrine en regardant Romain qui la rejoint. Il la prend dans ses bras, la soulève, et la porte jusqu’au rebord où il l’assoit. Il veut que toutes les personnes dans le bain à remous voient quelle magnifique paire de seins elle possède. Quelque part, il a honte de la présenter comme un propriétaire exhibe une bête aux marchés aux bestiaux. « Regardez cette belle pouliche, elle est à moi. C’est moi qui la possède. Et je peux la partager, si l’envie m’en prend. » Oui, il ressent une pointe de honte. Mais tellement de fierté. « Cette femme si belle, si désirable, c’est moi qu’elle a choisi pour amant. C’est moi qui la baise. C’est à moi qu’elle laisse le droit de prendre chacun de ses trous, de la souiller, de la salir. » De l’offrir, comme ça, au regard des autres baigneurs, c’est un cadeau qu’il leur fait. Il ne se gêne pas pour observer les autres. Deux femmes discutent un peu plus loin, comme si elles étaient dans un gynécée. Une brune toute mince, dont les tétons sombres sont comme deux grains de beauté sur un torse à peine plus rond que celui d’une adolescente. Sa comparse est rousse, laiteuse, et ses mamelons sont rose pâle, à peine visible au milieu du réseau bleuté de ses veines. La rousse le regarde et lui sourit, avant de retourner à sa discussion. Un couple s’enlace contre la paroi, et Romain se demande s’ils respectent les conditions d’hygiène, à voir la main de l’homme s’agiter entre les cuisses de sa femme. D’autres sont posés les yeux fermés, savourant visiblement la détente d’après coït. Il remarque qu’un brun à la peau mate, méditerranéen, la quarantaine, fait de l’œil à sa douce. En se tournant vers Armelle, il voit qu’elle le fixe également et lui sourit. Il se sent un peu désarçonné, comme mis à l’écart. Mais il chasse vite cette idée.
– Il te plaît ?
– Il ne me déplaît pas.
– Oh. Donc ce ne sera pas lui ?
Armelle hausse les épaules.
– Lui ou un autre, ma foi, je m’en fous. Ce que je veux, c’est une queue pour te faire bander. L’homme autour n’a pas beaucoup d’importance.
Romain l’observe un moment et l’embrasse. Puis il se tourne à nouveau vers l’homme et lui sourit. Ce dernier comprend que c’est une invitation et s’approche doucement.
– Bonjour.
– Bonjour !
C’est Armelle qui a répondu la première. Elle sourit de toutes ses dents nacrées. Elle se veut avenante, mais Romain la sent nerveuse.
– Je m’appelle Youssouf.
– Armelle. Lui, c’est Romain.
– C’est votre première fois ?
– Non. Mais, pour l’instant, nous n’avons pas testé à plus que nous deux.
Youssouf lui sourit.
– Et vous seriez partants ?
Armelle se penche en avant, et ses seins semblent encore plus imposants.
– Eh bien… Oui. Mais je suis nerveuse. Et je veux y aller doucement. Donc, ce que je te propose, c’est de nous suivre dans un coin câlin qui ferme. L’idée, c’est que je te branle, voire te suce, pendant que mon homme regarde. Il me prendra, sans doute. La chatte ou le cul. Mais toi, tu n’as pas le droit de me toucher, sauf si je te le demande, parce que j’en ai envie et que Romain est d’accord. Tu es juste une queue, un jouet dont j’ai besoin pour assouvir un fantasme. Si quoi que ce soit se passe mal, si je ne suis pas à l’aise, si mon mec n’aime pas ce qu’il voit, si nous changeons d’avis, on arrête. Je comprends que ça puisse être léger et décevant pour toi qui imaginais peut-être un vrai plan à trois, et je ne me fâcherai pas si tu déclines notre proposition.
Romain est étonné par l’attitude d’Armelle. Elle semble y avoir réfléchi longtemps. Comme un discours appris par cœur, les mots ont été débités d’un trait, à toute vitesse, pour ne laisser l’opportunité à aucun des deux hommes de l’interrompre. Il décide de lui laisser les rênes et garde le silence. Youssouf sourit à nouveau.
– Je suis partant. Et honoré d’être choisi pour vous aider à réaliser votre fantasme.
Doucement, il saisit la main d’Armelle et en embrasse le bout des doigts. Elle lui sourit à nouveau et sort de l’eau. L’homme la suit. Romain ne peut s’empêcher de couler un regard vers son pénis. Malgré sa demi-molle, il semble de taille satisfaisante. Romain baisse les yeux. Si son propre sexe est de taille convenable, il ne sait pas comment il réagira s’il voit son Armelle se convulser de plaisir sous un pieu de chair de la taille de son avant-bras. Il soupire et les suit dans l’escalier. La jeune femme erre un peu avant de trouver une cellule à la fois libre et dotée d’une porte. Il fait une chaleur à crever là-dedans, mais elle n’est pas prête à se montrer prise par deux hommes en même temps. Sans doute que cette pudeur-là sautera avec le temps et les expériences, comme celles qui se sont déjà envolées. Mais pas aujourd’hui. Là, ils sont tous les trois un peu mal à l’aise dans la pièce exigüe. Armelle décide de prendre les choses en main et les fait asseoir sur la banquette, face à elle, nus. Elle inspire profondément et enlève son paréo, le laissant tomber à ses pieds. Puis elle écarte les jambes. Une de ses mains monte en direction de ses seins, l’autre descend vers son bas ventre, et les deux caressent chaque centimètre de peau rencontré, faisant des arabesques sur sa peau bronzée. Arrivée à son pubis taillé en triangle, elle tire un peu sur ses poils, faisant bouger son sexe. En face, la réaction ne se fait pas attendre : les hommes ne quittent pas des yeux ses doigts, tour à tour triturant ses pointes ou écartant ses lèvres. Quand elle commence à caresser son clitoris, d’abord doucement puis plus frénétiquement, les hommes sont totalement érigés et Youssouf a la bouche entr’ouverte.
– Ecarte les cuisses.
Docilement, il obéit. Elle regarde Romain, pour avoir son assentiment. Il fait un mouvement de la tête imperceptible. Elle s’avance vers l’inconnu, lèche généreusement sa main droite et lui saisit le sexe. Il gémit dès qu’elle commence un va-et-vient serré. Puis elle alterne des mouvements des deux mains, fait des rotations de poignet, modifie la pression, la vitesse, l’amplitude. En quelques minutes, elle lui donne un aperçu de la large palette à sa disposition pour bien masturber un homme. Quelque part, elle veut l’épater, qu’il ne regrette pas de n’avoir le droit qu’à une branlette. Son ego lui souffle de faire de ce massage intime un des meilleurs souvenirs du type. Elle espère aussi que Romain sera fier d’avoir une partenaire aussi savante dans l’art de satisfaire un homme, uniquement avec ses doigts. Oui, elle oscille entre la volonté de passer pour une femme indépendante et experte, qui vit sa sexualité de manière décomplexée, et cette envie d’être la petite chienne bien élevée qui rend son propriétaire fier. Complètement schizophrène, mais assez jouissif, au final.
Délaissant du regard Youssouf qui souffle et gémit, elle se tourne vers Romain. Ce dernier est hypnotisé par la main de sa compagne sur la queue d’un autre, tout en s’astiquant lentement. Elle se penche vers lui pour l’embrasser, et c’est avec fougue qu’il lui mange la bouche.
– Ca va ?
– Suce-le.
Elle le fixe, hésitante. Elle ne sait pas si elle en a envie. Elle reconnait à peine le visage de son amant, qu’elle a rarement vu aussi excité. En même temps, ces deux mots lâchés comme un ordre, comme une évidence, lui foutent le feu au sexe et au cerveau en même temps. Elle regarde Youssouf qui retient sa respiration et tourne la tête vers elle, le regard vitreux.
– Mets-toi à quatre pattes sur la banquette et prends-le dans ta bouche.
La phrase ressemble cette fois autant à une supplication qu’à un ordre. Alors, elle se décide. Elle jette une capote à l’inconnu. Tandis qu’il la déroule sur sa verge, elle se met en position sur la banquette, trait d’union entre les deux hommes. Elle essuie sommairement le lubrifiant sur le préservatif et le prend entre ses lèvres serrées. Il grogne alors qu’elle lui prodigue avec autant d’application sa fellation que la branlette de l’instant précédent. Plus, sans doute, pour compenser le latex entre eux. Derrière, elle sent les doigts de Romain titiller son clitoris et son vagin. Elle écarte les cuisses pour lui faciliter la tâche, regrettant l’étroitesse de la banquette. Bientôt, les doigts s’égarent vers son anus, cherchant sa cyprine pour en badigeonner l’étroite entrée. Elle gémit et Youssouf est aussitôt sensible aux vibrations qu’elle produit. Quand elle sent la queue de Romain contre son sexe, elle soupire de contentement. Il la laboure quelques instants, mais ressort rapidement et lui force le cul. Elle se crispe de surprise. Il ralentit sur deux ou trois aller-retours, puis accélère à nouveau la cadence. Elle est là, le nez contre le pubis d’un inconnu, oscillant à chaque coup de butoir, les seins ballotant violemment. Et elle aime. Elle aime être un objet entre deux hommes. Elle aime être une femelle bien remplie. Elle augmente la pression de sa bouche et branle Youssouf tout en l’aspirant. L’homme pousse un peu en avant sa queue, manquant de l’étouffer, alors qu’il jouit dans un râle. Armelle est alors libre de se caresser vigoureusement la praline, et décolle à son tour quelques secondes avant que Romain n’éjacule à son tour, fiché dans son cul. Ils s’écroulent tous les deux, enlacés, à l’autre bout de la paillasse, laissant Youssouf seul de son côté ôter son préservatif et le glisser dans la poubelle. Armelle cherche comment lui dire de les laisser, mais il comprend seul.
– Merci… Si vous voulez remettre ça, ou tester d’autres choses, vous me retrouverez au bar.
Discrètement, il se lève et ouvre la porte, que Romain referme derrière lui, avant de s’allonger à nouveau auprès d’Armelle. Cette dernière est vidée.
– Tu veux qu’on en parle ?
– Après, ma douce. Après.
Il se blottit contre elle, qui somnole. Mais lui ne parvient pas à fermer les yeux.

– C’est la première fois que tu viens là ?
– Ça se voit tant que ça ?
Armelle sourit.
– Je suppose que nous avons toutes la même tête, la première fois, au Moon. Et la même pudeur.
Machinalement, Armelle joue avec les bulles qui viennent des parois du bassin, insensible à sa propre nudité. Sa compagne, elle, maintient les jambes croisées et essaie discrètement de cacher ses tétons avec ses bras, pour se sentir moins nue sans pour autant avoir l’air pudibonde.
– Et toi, ça fait longtemps que tu viens ?
– Je dirais bien un an et demi, deux ans. Je pense que le libertinage, soit ce n’est pas son truc et on ne récidive pas, soit, une fois le stress passé, on tombe dedans la tête la première. On devient adepte rapidement.
– Adepte ? Ça fait secte.
Armelle éclate de rire.
– Il y a de ça. « Les adeptes de la secte Moon ».
La jolie blonde rit, agitant ses épaules menues.
– Je m’appelle Aurélie.
– Armelle. Tu es venue seule ?
– Non. C’est mon ami qui voulait. Le roux, là-bas, en train de discuter avec la fille.
– Et toi, tu ne discutes pas avec la fille ?
– Non, elle ne me plaît pas.
– Tu n’aimes pas les filles ?
– Je ne sais pas. Je n’ai jamais essayé. Mais je crois que je les préfère… brunes.
Malgré la pénombre de la grotte dans laquelle est installé le jacuzzi, Armelle semble déceler que Aurélie rougit. Elle laisse son index effleurer l’épaule de la blonde, la faisant virer à l’écarlate, sans pour autant lui donner envie de se dégager.
– Depuis que je viens ici, je me suis exhibée, j’ai testé le côte-à-côtisme, le mélangisme, l’échangisme, mais il y a un truc que j’ai jamais tenté : avec une femme pendant que nos hommes regardent. J’ai une proposition à te faire, mais je ne me fâcherai pas si tu la déclines.
En face, dans le bassin, Romain l’observe en train de chasser. Même s’il sent poindre son érection, quelque part, il regrette un peu la jeune femme qui rosissait quand on lui disait qu’un homme la regardait.
Un tout petit peu.