Racines

Rien qu’à sa façon de frapper à ma porte, je sus. Trois petits coups secs, signe, chez elle, d’une grande agitation. Je m’effaçai pour la laisser passer. Elle se faufila entre le battant en bois et le mur, posa son sac à terre et se hissa sur la pointe des pieds pour m’embrasser. Sa bouche avait le goût de l’anisette et des épices.
Second indice.
Le troisième, et dernier, me sauta rapidement aux yeux : sa façon de laisser traîner ses petites mains potelées sur mon avant-bras, avant de les faire courir sur mon dos, alors que je refermai la porte. Son refus de rompre le contact physique, même pour me permettre de mettre la chaîne. Je passai mon bras autour d’elle, l’attirai à moi, lui transmettai ma force. Plutôt grand et carré, j’entretenais ma musculature grâce à mon boulot dans le bâtiment et à quelques heures hebdomadaires de sport. Quand je serrais contre moi cette petite poupée, ce modèle réduit de femme pulpeuse toute en courbes, je me sentais, à chaque fois, l’homme le plus puissant au monde. Je l’embrassai sur le front.
– Tu es allée déjeuner chez ton oncle, n’est-ce pas ?
Contre mon poitrail, elle acquiesça. Puis ses lèvres cherchèrent à nouveau les miennes et les embrassèrent comme si mon souffle était indispensable à sa survie. Je la laissai faire. Elle en avait besoin, comme à chaque fois qu’elle revenait d’un déjeuner en famille. Je n’avais pas besoin de lui demander de me raconter. Je savais.
Elle était arrivée chez sa cousine à l’heure du repas, attendue par son oncle derrière la porte. Grandes effusions, comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis une décennie, alors qu’elle y était encore le mois précédent. Puis le vieil homme lui servait d’autorité un Pastis, très dilué, parce qu’il savait qu’elle aimait le goût de l’anis mais ne tenait pas l’alcool, alors qu’il chargeait davantage son propre verre. Pendant ce temps, discrètement, la cousine, plus âgée que ma douce d’une quinzaine d’années, divorcée et sans enfants, s’affairait en cuisine, refusant toute aide pour profiter du calme que lui procurait cette visite. Si elle aimait sincèrement son père, il lui était parfois difficile de vivre sous le même toit que lui. Alors, le vieil homme et ma poupée s’installaient dans le salon, et ils parlaient pendant des heures.
Des morts, beaucoup.
Ceux qu’on avait enterrés au pays, laissés dans cette terre devenue étrangère, sans que l’on puisse entretenir la sépulture ou se recueillir dessus.
Ceux qu’on avait enterrés ici, dans cette terre d’adoption, dans ces cimetières qui ne ressemblaient pas à ceux de chez eux, et qui rappelaient qu’on était guère plus qu’une pièce rapportée.
Puis la cousine arrivait avec les plats. L’oncle laissait toujours échapper une réflexion, avouant que ce n’était pas aussi bon que lorsque c’était feue son épouse, voire sa mère, qui cuisinait. Il n’était pas méchant. Il voulait juste rendre hommage aux femmes qui avaient compté. « Et puis, que veux-tu faire, avec ces légumes ? Il n’y a pas assez de luminosité, ici. Ils n’ont aucun goût. Ah, ce ne sont pas ceux de chez nous. Les tomates qui t’inondent la bouche de soleil dès que tu croques dedans. Les abricots juteux qui offrent, en plus, leur noyau pour jouer aux billes. Ah, mes filles… Si vous saviez… » Et revoilà le vieil homme reparti dans ses pensées, ses histoires d’exil, de valises faites en catastrophe, de long périple pour arriver en France. La cousine, en général, repartait à ce moment, les mains chargées d’assiettes, en grommelant qu’il radotait. Elle n’avait jamais connu que la France, elle, et ça lui allait très bien. Il n’y avait pas la guerre, la faim, la mort. Pourquoi pleurer sur un paradis perdu qui avait visiblement le goût des cendres de l’enfer ? Elle ne comprenait pas. Elle ne comprendrait jamais qu’il vive dans le passé.
Mais elle ne pouvait pas. Elle, elle avait toujours son papa qui radotait. Son père qui gardait le manteau jusqu’en mai et le remettait début septembre, parce qu' »il fait frisquet, ici ». Qui dormait la fenêtre fermée, même en pleine canicule, même au 4e étage de leur appartement, de peur qu’une grenade ne soit envoyée à l’intérieur du logement. Son père, avec son accent qui ne s’était jamais estompé, et qui trahissait, même au téléphone, ses origines.
Ma poupée n’avait plus le sien, de père, depuis une dizaine d’années. Elle était trop jeune, à l’époque, pour s’enquérir de ses racines. Elle avait également levé les yeux au ciel, quand son patriarche avait tenté de lui raconter la guerre. Elle le regrettait, maintenant qu’elle était orpheline. Aller voir son oncle, c’était voyager à peu de frais dans l’histoire de sa famille. C’était s’approprier le passé de ses ancêtres. C’était découvrir à chaque fois de nouvelles anecdotes. Celle de l’arrière grand-père, mort à table. Celle de la grande-tante, couturière qui avait des doigts de fée et était souvent contactée pour faire les trousseaux des mariées. Dans son esprit naissaient des images de grandes tablées où les anciens prenaient le café, pendant que les femmes s’éclipsaient en cuisine et que les enfants gambadaient dans le jardin. Quand elle dégustait les pâtisseries pleines de miel confectionnées par la cousine, elle sentait les rayons du soleil sur sa peau et l’odeur des orangers flotter dans les airs.
Puis venait le moment des au revoir. Des embrassades, et du regard triste de l’oncle. « Tu sais, à mon âge, on ne sait jamais s’il y aura un demain. » Mais il craignait surtout que ma poupée, un jour, n’ait plus de temps à consacrer à ces petits voyages dans le passé. Il ne réalisait sans doute pas que ces derniers leur faisaient autant de bien à l’un qu’à l’autre. Avec regret, elle l’embrassait une dernière fois. Puis elle s’engouffrait dans le métro et fonçait jusqu’à mon logis, jusqu’à la chaleur de mes bras. Elle voulait retrouver le soleil qui la faisait s’épanouir, mûrir.
À chaque fois.
À peine le pas de la porte franchi, le câlin des retrouvailles consommé, elle fit voler son corsage, tomber sa jupe et libéra ses lourds seins de son soutien gorge. Je regardai la lueur dans ses yeux. Ce feu, quand l’animal souhaitait s’exprimer. Quand elle voulait être prise, se sentir vivante, après avoir tant parlé des morts. C’était devenu un rituel, dans notre histoire à nous. Alors, je fis passer mon polo par-dessus ma tête et la laissai s’attaquer aux boutons de mon jean. Je pris ses seins en coupe dans mes mains, les soupesai et les suçai, arrachant à ma douce des petits soupirs de contentement, rendant ses gestes imprécis quand elle tentait de m’extraire de mon boxer. Je mordillai et les soupirs devinrent gémissements. Sa main se fit encore plus maladroite, alors que ma langue se plut à faire rouler ce téton dardé. J’en avais plein la bouche, de ce sein, et j’adorai ça. Je le relâchai avec regret, pour allonger ma compagne à même le sol de l’entrée. La prendre sur le lino était plus confortable que continuer à me casser le dos. Elle avança le bassin à la rencontre de ma langue, quand je plongeai la tête entre ses cuisses, après avoir roulé son string rose jusqu’à ses pieds. Ma langue se faufila partout. Entre ses lèvres, sur sa praline, jusqu’à son cul. Je la dégustai, petit bout par petit bout, vrillant chacun de ses nerfs. Elle me guida en ondulant des hanches, s’empala pratiquement sur ma langue. Mes doigts la crochetèrent, alors que ma langue insista sur son point sensible, dépourvu de toute pilosité, et que mon autre main caressa son ventre moelleux. Je levai les yeux vers son visage. Les joues roses, les yeux fermés, la tête renversée. Instinctivement, elle sentit que je la regardai et tourna les yeux vers moi. Ce regard… Cette bestialité difficilement contenue… Il fallait que je la possède, avant que cela ne m’obsède totalement. Je remontai le long de son corps, plantant mes mains de chaque côté de son visage, me frayant un chemin entre ses cuisses, manœuvrant dans son ventre avec une lenteur visiblement insupportable pour elle. Les yeux dans les yeux, je bougeai en elle, retroussant ses chairs intimes.
– Regarde-moi.
Elle ouvrit les yeux et la bouche, cherchant l’air quand ma queue la remplit totalement, avant de se retirer.
Au même rythme que les vagues. Doucement.
Le sel sur sa peau transpirante.
Même son odeur.
Tout me rappela, à cet instant, cette mer qu’elle aimait tant, qu’elle contemplait en se disant que la terre de ses ancêtres se trouvait au-delà. Elle ferma les yeux, une fois de plus. Je la saisis par la mâchoire, sans serrer, juste pour qu’elle me regarde à nouveau. Ses iris me parurent plus pâles, ourlés du khôl qu’elle portait systématiquement quand elle rendait visite à sa famille. Ses cheveux collaient à ses tempes. Elle était belle, nue sur mon sol, pleine de moi. Ses bras m’enlacèrent, ses mains griffèrent mon dos. J’accélérai, encouragé par ses gémissements. Je retenais mes coups, pour lui permettre de monter aussi haut que je l’étais moi-même, mais je vis à ses hochements de tête qu’elle avait besoin d’être plus fermement aimée. Sa main glissa jusqu’à mon visage, le caressa. Je tournai la tête pour choper ses doigts, pour sucer son pouce, sans rompre le contact visuel. Je me noyais dans ses yeux autant que ma queue se noyait dans son sexe, avec cette impression, dans les deux cas, d’être à ma place. Un dernier coup de reins, et elle trembla, sans un bruit. Je me délectai du spectacle de ses joues écarlates, de ses petits bouts plus foncés et érigés que jamais, de son regard complètement perdu. La vision de son plaisir provoqua le mien. Je me répandis en longs jets en elle, mes lèvres collées aux siennes, mes gémissements mêlés aux siens. Je roulai sur le côté pour ne pas écraser ma poupée sous mon poids, l’entraînant contre moi dans un même geste, me refusant à briser notre étreinte. J’aimais bien rester soudé à elle le plus longtemps possible, jusqu’à ce que mon pénis redevenu flaccide ne me trahisse.
– Nous irons visiter le pays de ton père, si tu le veux.
Elle soupira dans un sourire.
– Pas besoin. Ma terre, c’est toi. C’est en toi que je plonge mes racines. C’est de toi que je tire la sève dans mes veines.
Je l’embrassai sur le front, m’assoupissant malgré la dureté du sol.
– Dis-le moi, si tu changes d’avis. Je t’amènerai. Au bout du monde, s’il le faut.
Elle se colla plus fermement contre moi. Et je m’endormis.

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Auteur : Aurore Baie

J'aime écrire. A vrai dire, c'est mon métier. Mais on écrit pas toujours ce qu'on l'on veut, au boulot. Alors je m'offre ici une salle de jeu... Bienvenue dans mon recueil de nouvelles érotiques! Il va sans dire que tous les textes publiés ici sont des créations originales... Pas touche sans accord ! Merci !

3 réflexions sur « Racines »

  1. Évidemment mes yeux ont aimé et évidemment ils en redemande 😁
    Et bien entendu j’ai gigoté sur mon siège en faisant des bruits incongrus pendant que chéri conduisait 😁
    C’est toujours un plaisir de te lire, j’espère à très vite 😊

  2. – Pas besoin. Ma terre, c’est toi. C’est en toi que je plonge mes racines. C’est de toi que je tire la sève dans mes veines.
    Très beau, un homme me dit cela, je fonds…

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