Absent

Elle ouvre un œil, puis l’autre. Sa main essaie de dégager ses cheveux, emmêlés sur son visage, puis retombe mollement. Le soleil filtre à travers les volets qu’elle ne ferme jamais totalement. Il doit bien être neuf heures. Plus que deux jours.
Les moins difficiles.
Ceux où elle peut traîner en pyjama et vivre devant sa télé. Se faire livrer des pizzas et recevoir son esthéticienne à domicile.
En même temps, ceux qui passent le moins vite. Parce que les sept qui ont précédé l’ont déjà mise à la torture. Elle se retourne et attrape le deuxième oreiller, celui qui a accueilli sa tête vendredi dernier. Elle n’a pas pu se résoudre à changer les draps. Ils ne sentent plus rien, mais, en se concentrant un peu, elle peut imaginer son parfum. L’odeur de son shampoing à la lavande, bizarrement tenace dans ses boucles brunes. Son parfum un peu féminin mais étrangement viril sur lui. Elle rejette l’oreiller et se recouvre de la couette. Quel bordel. Elle se fait honte. Pour tellement de raisons.
Elle a honte d’être à ce point en manque de lui. D’avoir l’impression de n’avoir aucune vie en dehors de lui. De ne pas être capable de travailler sans couler des regards vers le bureau vide en face du sien, de l’autre côté du couloir. De ne pas pouvoir mettre cette envie en sourdine et de se concentrer sur d’autres choses.
Honte d’être dépendante de son avis. Sur tout, de ce qu’elle mange à ce qu’elle achète pour décorer son appartement. De ses compliments sur ses tenues. De ses regards plein de désir quand elle arrive le matin au bureau. De ses sourires attendris quand elle est maladroite. Honte d’avoir à ce point envie qu’il la trouve sexy. Parce que, si ce n’est pas le premier homme à la trouver belle, c’est le premier qu’elle parvient à croire.
Honte d’avoir pratiquement abandonné ses ami-e-s et ses rêves depuis six mois. Parce que le temps libre qu’elle a, si elle ne le passe pas à ses côtés, elle l’utilise à penser à lui, à fantasmer sur lui. Elle s’est masturbée plus souvent ces dernières semaines que durant sa vie entière. Et, s’il n’y a rien de honteux à aimer le sexe, c’est pathétique de préférer son vibromasseur à la compagnie de vraies personnes. D’ailleurs… Elle laisse glisser ses mains le long de ses hanches. Elles passent furtivement sur le coton de sa culotte, l’attrapent et tirent dessus. Le fond du sous-vêtement se fait rugueux sur son clitoris, surtout quand elle accentue sa pression pour faire rouler ce dernier. Elle soupire et laisse remonter une main jusqu’à sa gorge, jusqu’à ses seins. Ses doigts effleurent sa peau, donnant naissance à des frissons qui érigent ses tétons. Elle bloque sa respiration. Puis relâche la culotte et se retourne sur le ventre. À la réflexion, elle n’est pas d’humeur.
Sans doute parce que ce qui lui fait le plus honte, c’est d’être la femme de l’ombre. La maîtresse. D’avoir si peu d’estime d’elle-même qu’elle se contente des miettes de son attention. Passant ses week-ends seule alors qu’il est en famille. Comptant les jours pendant que monsieur fait du ski avec sa femme et ses enfants. Contribuant, peut-être, à briser un ménage qui allait très bien avant qu’elle ne déboule dans cette société. Avant qu’ils ne boivent à la fête de début de l’année. Avant qu’ils ne baisent dans la réserve à papier.
Elle vaut mieux que ça.
Lui aussi.
Sa femme également.
Mais surtout, elle a honte d’être faible. Parce que, malgré tout cela, elle est incapable de mettre fin à cette liaison. Même si, au fond d’elle, une petite voix lui souffle que c’est exactement ce qui la rend si torride qui est en train de la consumer.

C’est sans un mot qu’il l’attrape par la main et l’entraîne à sa suite vers la réserve à papier. Ils ne craignent pas d’être découverts. La plupart des cadres de l’agence n’arriveront pas avant une bonne heure. Depuis qu’ils sont ensemble, ils ont pris l’habitude d’arriver en avance le lundi matin, prétextant une réunion hebdomadaire pour savourer les retrouvailles après un week end souvent interminable. Alors des vacances…
Celles de février avaient été désagréables.
Celles d’avril ont vrillé, quant à elles, chacune de ses terminaisons nerveuses.
Elle n’ose imaginer celles de cet été. À cette idée, son cœur bondit, comme celui d’un animal pris dans un piège à loup et prêt à se ronger la patte plutôt qu’à mourir. Elle secoue la tête pendant qu’il ferme la porte de la réserve, pour chasser cette idée. L’image des yeux apeurés de l’animal se dissipe quand il approche son visage pour l’embrasser, la collant au mur derrière elle. Son odeur la submerge. Sa peau rasée du matin est douce contre sa mâchoire. Il a bonne mine, reposé et bronzé. Elle ne peut s’empêcher de penser qu’elle est pâle et a les traits tirés, alors qu’il glisse la main sous sa blouse, qu’il tâtonne entre les différentes couches de tissu, tirant sur le top en dentelle, dégageant les seins lourds aux aréoles sombres de leur soutien-gorge en voile. Il y a comme un malaise dans ses attouchements. Non pas qu’il soit moins doué que d’habitude. Mais elle les reçoit avec moins d’enthousiasme.
– Eh… tout va bien ?
Elle sourit. Le plus gros souci dans leur relation, c’est qu’il la connaisse si bien, qu’il lise en elle comme dans un livre ouvert. Si seulement elle pouvait mentir, se cacher derrière la façade qu’elle a toujours dressée entre elle et ses anciens amants… Alors, elle se sentirait moins vulnérable.
– Je crois qu’il faut juste… que je me réhabitue à toi.
Il lui rend son sourire, en y ajoutant une pointe de gêne.
– Pas facile, hein, après dix jours de silence…
– Non, en effet.
– Pour ce que ça vaut… Ce n’est pas parce que le désir n’est pas exprimé qu’il n’existe pas. Ce n’est pas parce que je ne t’ai pas sous les yeux que je ne pense pas à toi.
Elle sent l’étau autour de son coeur se desserrer un peu. Et se traite à nouveau d’idiote, de se laisser émouvoir comme une adolescente en proie à sa première passion. Même s’il a l’air sincère. Même si ce genre d’aveu la rend toute fondante à l’intérieur.
Oh oui, putain, ce con arrive à la rendre fiévreuse en un seul mot. Elle l’attire à lui et écrase ses lèvres contre les siennes. Le raz-de-marée déferle soudain en elle. Ce besoin impétueux de s’unir à lui. De le posséder, enfin, après dix jours d’absence. De lui rappeler qu’une partie de ses désirs sexuels lui est dédiée, à elle, la femme du bureau d’à-côté. Elle veut que son sang ne fasse qu’un tour quand elle sent le sien bouillir. Elle lève sa jambe, lui enserre la taille, le rapproche encore plus près d’elle d’un coup de mollet sur les reins. La jupe patineuse se soulève en même temps, laissant apparaître les Dim up qu’elle ne porte que pour le faire bander. Elle entr’ouvre sa chemise, la fait glisser pour pouvoir grignoter son épaule légèrement salée, les doigts crispés sur la nuque, cachés dans les boucles brunes senteur lavande. Elle sent son poing se frotter à sa culotte en soie crème, la moindre des bosses de ses articulations passer sur ses lèvres, son clitoris, avant que les doigts, avides, n’écartent le tissu et se frayent un chemin jusqu’à la chair déjà brûlante. Elle s’agrippe plus fort à ses épaules alors qu’il lui mord la naissance de la nuque à son tour et tente de compter le nombre de doigts qu’il a inséré en elle. En vain. Elle recule son visage afin de le regarder dans les yeux. Avec lui, c’est la première fois qu’elle forme un duo sexuel avec un partenaire.Pour une fois, elle a l’impression que le sexe n’est pas composé de deux monologues et elle adore ça. Ils se regardent, s’observent, attentifs à la montée du désir chez l’autre. Ils aiment la moindre petite crispation, le moindre mordillement de lèvres qui signifie que l’orgasme est proche. Chaque geste de l’un fait vibrer l’autre. Elle voit ses yeux se troubler alors qu’elle s’empale sur la main qui la fouille. Elle colle à nouveau ses lèvres sur la bouche masculine, faisant de sa langue l’appendice de son désir, tour à tour souple et docile puis dure et inquisitrice. Aussi mouvante que ses pensées vis-à-vis de cet homme. Les doigts quittent son vagin et bientôt, elle sent sa queue se presser à l’entrée de son sexe. Elle ne l’a même pas vu se débraguetter. Il pousse, doucement, centimètre par centimètre. Puis s’arrête. Immobile, il la regarde. Elle ne comprend pas. Elle commence à grogner, les sourcils froncés.
– Veux-tu donc me rendre folle ?
Elle agite son bassin autour de lui, essaie de le faire glisser plus profondément dans son intimité, mais il la saisit à la gorge. Gentiment, mais fermement. Il lui glisse à l’oreille.
– Chut… Je veux savourer.
Alors, elle s’immobilise, haletante. Sa main autour de sa gorge. Ses yeux dans les yeux. Son sexe dans le sexe. Ils prennent ce qui lui parait une éternité pour se ressentir nus, malgré les vêtements mal enlevés qui cachent leur épiderme et traduisent l’urgence d’il y a encore quelques minutes. Enfin, il recommence à bouger. Lentement, puis de plus en plus rapidement. La main qui enserrait la gorge gagne sa bouche et il lui fait sucer les doigts qui portent encore son odeur. Sans jamais la quitter des yeux. Tout à coup, il n’y a plus de honte. Il n’y a plus de jugement, plus de morale. Il n’y a que la conscience qu’il se passe, une fois de plus, quelque chose d’extraordinaire, quand ils s’emboîtent. Que le sordide, que le sale, n’a jamais sa place entre eux, malgré la situation. Il accélère, attrape ses mains, colle leurs paumes. Serre à en faire blanchir ses jointures. Et jouit, sans la quitter des yeux, lui offrant le spectacle du plaisir sur son visage. Elle ne cille pas. Observe. Se régale.
Mais il veut sa dose, lui aussi. Sa main se glisse entre leurs corps encastrés et il achève à la main ce que sa queue avait commencé, tant que sa vigueur lui permet de rester en elle. Ses joues s’empourprent, elle mord ses lèvres, et jouit en silence, tout comme lui. Mais elle sait que ses yeux parlent pour elle et expriment bien plus de choses qu’elle ne voudrait réellement en communiquer. Il se retire et elle sent sa culotte reprendre sa place sur sa fente. Elle devra en changer, en quittant cette réserve. Déjà, le sperme coule le long de sa jarretière. Elle s’en fout. Elle a appris à être prévoyante : son tiroir regorge de lingerie de secours. Ils se regardent, un peu essoufflés. Et sourient.
Elle n’arrive pas à croire qu’il y a un quart d’heure, elle songeait à se ronger la jambe.

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Auteur : Aurore Baie

J'aime écrire. A vrai dire, c'est mon métier. Mais on écrit pas toujours ce qu'on l'on veut, au boulot. Alors je m'offre ici une salle de jeu... Bienvenue dans mon recueil de nouvelles érotiques! Il va sans dire que tous les textes publiés ici sont des créations originales... Pas touche sans accord ! Merci !

1 réflexion sur « Absent »

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