Dysmorphophobe

Nadège se réveilla avec la gueule de bois. Pourtant, elle n’avait pas bu une seule goutte d’alcool la veille. Elle aurait peut-être dû : cela lui aurait sans doute permis de trouver le sommeil. Allongée sur le lit, elle fixait le plafond blanc. La pression retombée, elle se demandait si elle n’avait pas été trop catégorique. Le regard de Djalil, hier, était bienveillant.
– Non.
Le ton avait été implacable, alors qu’elle secouait fermement la tête.
– Tu ne me feras pas faire ça.
En face, son compagnon était resté silencieux. Il n’avait pourtant pas demandé quelque chose de malsain, de pervers. Mais il s’était sûrement attendu à cette réaction. Il avait eu beau tourner autour du pot, prendre son temps et des détours, il savait dès le départ que la jeune femme se braquerait.
– Tu m’as demandé ce que je voulais pour notre anniversaire. Eh bien, ça.
– Je pensais que tu allais me répondre un pull, Djal.
Doucement, il avait penché son buste en avant pour attraper ses mains.
– Je pense sincèrement que ça te ferait du bien. Ce n’est pas une simple lubie de ma part. Ce n’est pas un trip perso. Il est juste temps… de te réconcilier avec ton corps, Nad.
La jeune femme avait reculé sa chaise, évitant un contact physique qui la mettait mal à l’aise.
– Non, j’en suis incapable. Je ne te ferai pas de strip tease.
En face d’elle, Djalil avait eu l’air déçu. Rétrospectivement, elle en était malade. Elle savait qu’effectivement, ce n’était pas de l’objectivation sexuelle, mais plutôt un souhait de relier son corps et sa personne. Mais si la volonté était louable, le résultat n’en serait pas moins foireux. Elle ne jouera pas les Dita von Teese au rabais, attifée d’un porte-jarretelles et un corset pour tenter de déguiser un corps qui lui semblait dissymétrique. Il avait ajouté, avant de quitter son appartement :
– Je n’insisterai pas. Je te demande juste d’y penser. J’ai envie que tu vois ton corps comme je le vois, moi. Désirable.

Au calme dans sa chambre immaculée, elle réfléchissait à tout ce qui avait changé depuis qu’elle fréquentait Djalil. Un an qu’il était dans sa vie, qu’il s’était montré patient. Qu’il avait respecté ses demandes, acceptant au début de ne faire l’amour que dans le noir, évitant de toucher certaines parties de son corps pour ne pas la voir se fermer comme une huître. Et puis, petit à petit, elle s’était sentie en confiance. Il l’avait apprivoisée. Doucement, mais sûrement. Il était pugnace : sans lui forcer la main, il savait comment la guider pour l’amener là où il voulait. Nadège devait bien le reconnaître, c’était toujours dans leur propre intérêt, dans celui de leur couple. Elle sourit en se souvenant qu’elle refusait certaines positions sexuelles parce que son ventre plissait, parce qu’elle était trop exposée, les seins ballotant comme des mamelles, la cellulite de son cul s’agitant sous le regard de son amant. Elle avait fini par comprendre qu’il ne la regardait jamais d’un œil critique, et encore moins dans ces moments-là.
Mais oublier sa pudeur dans un acte sexuel est une chose. Faire une croix dessus alors que l’autre est assis dans un fauteuil, jouer de son corps devant un spectateur, c’en était une autre.
Elle rejeta la couette couleur neige sur le côté et fit remonter son regard le long de ses jambes, jusqu’à l’ourlet du maxi t-shirt qu’elle portait pour dormir.
Comment lui faire comprendre qu’elle s’était tellement détestée qu’elle aurait voulu disparaître. Oui, avec l’âge, elle avait fini par s’habituer à ce corps. Au lieu de le maltraiter quotidiennement, elle avait tout bonnement réussi à l’oublier. À faire comme s’il n’existait pas, comme si elle n’était qu’une âme éthérée, immatérielle. À défaut d’être une ennemie, son enveloppe charnelle n’était plus qu’une coquille, qu’un vaisseau qui n’avait pour simple mission que maintenir son esprit sur Terre. Rien de plus. Il lui suffisait d’éviter les miroirs, les appareils photos, et elle arrivait à se persuader qu’elle n’était qu’un fantôme. Certes, depuis Djalil, son corps s’était douloureusement rappelé à son bon souvenir. Il avait des désirs, un appétit de vivre. Il fallait le nourrir, sous peine de devenir folle. Petit animal indiscipliné qui refusait de rester plus longtemps en cage. Elle faisait avec. Vivait avec. Après tout, c’était pour la bonne cause. Le sexe était incroyablement bon, avec lui. Ça valait bien la peine de se montrer nue. Ce n’était pas le premier homme avec qui elle était intime, non, mais le premier qui la touchait réellement. Elle rejeta nerveusement la couette sur ses jambes. Pourquoi lui en fallait-il toujours plus ? Il ne pouvait pas se contenter de ce qu’elle avait à donner, au lieu de toujours la pousser dans ses derniers retranchements ? Elle était en colère contre lui, qui la mettait dans une position inconfortable. Etait-ce une pratique courante dans les couples de se mettre la pression, de jouer sur la peur de l’abandon pour réaliser ses fantasmes ? Elle soupira, consciente d’être injuste. Mais c’était pourtant le sentiment qui l’animait. L’impression d’être prise au piège, engluée. Parce que oui, elle voulait lui faire plaisir. Mais en était-elle capable ? Elle posa un pied par terre, puis le second. Elle agita les orteils sur le parquet, les observa quelques minutes. Même eux lui semblaient grotesques. Peut-être seraient-ils plus jolis avec du vernis ? Elle sourit. Si même ses orteils lui semblaient ridicules, elle n’était pas sortie de l’auberge. Elle alla trouver le miroir dans la salle de bain, devant lequel elle se maquillait. Le t-shirt tomba à terre, sur le carrelage blanc et froid. Elle releva doucement la tête. Etait-il vrai qu’il n’existe pas « une »réalité, mais un ensemble de réalités qui vivaient dans la tête des individus ? Djalil lui en avait parlé, une fois. Selon lui, « tout était dans la tête ». Nous ne focalisions que sur ce qui est important pour nous, suivant notre éducation, notre culture et nos propres démons. La même scène, décrite par trois personnes différentes, ne serait pas perçue de la même manière. Trois individus, trois réalités. Nadège se tourna, essayant de regarder ses fesses dans le miroir qui ne lui permettait que de se regarder jusqu’à la taille. Quelle était sa réalité ? De combien était-elle éloignée de celle de Djalil? Il lui avait dit qu’il voulait qu’elle se voit comme il la voyait, lui. Que verrait-elle, si elle se glissait derrière ses yeux à lui ? Est-ce qu’elle découvrirait une autre Nadège ? La jeune femme se fixa quelques instants. Et si elle voyait la banale, la hideuse, la monstrueuse Nadège qu’elle a toujours vue ?
Elle ramassa le t-shirt et recouvrit son corps.

Leur anniversaire passa. Il eut un pull. Elle, un livre.

– Nadège, tu peux m’appeler ? Je retrouve pas mon téléphone.
La jeune femme attrapa son portable, composa le raccourci clavier et commença à errer dans l’appartement pour entendre la sonnerie. Djalil faisait la navette entre la chambre et la salle de bain, l’oreille tendue, la veste sur le dos. Elle perçut la vibration dans la cuisine, sur le micro-ondes.
– J’ai !
Alors qu’elle s’apprêtait à éteindre son propre téléphone, son regard tomba sur le nom de contact. Accompagné d’une photo d’elle, qu’elle ne connaissait pas. Les cheveux étalés sur l’oreiller, endormie. L’appel bascula sur la messagerie, la photo disparut.
– Ah, j’ai dû le poser là en me préparant mon café. Merci, ma chérie.
Djalil glissa le portable dans la poche de sa veste,  l’embrassa sur le front et ne remarqua son air perplexe qu’en reculant.
– Ca va ?
Elle leva les yeux vers lui.
– C’est quoi, cette photo, qui s’affiche, quand je t’appelle ?
Il eut un petit sourire gêné.
– À ton avis ?
– C’est… bizarre, que tu me photographies quand je dors.
Il haussa les épaules et la fixa quelques instants.
– Tu ne me laisses pas le choix. Tu ne te laisses pas photographier, quand tu es éveillée.
Elle recula d’un pas.
– Non, vraiment, je trouve ça flippant.
Il ressortit le téléphone en soupirant.
– Ce qui serait flippant, c’est que je prenne des photos par la serrure des toilettes quand tu fais caca. Là, j’ai juste immortalisé un moment où tu étais belle comme tout, un matin où je me suis dit que j’étais chanceux de me réveiller à tes côtés.
Il lui tendit le téléphone, où il était allé chercher le cliché en question. Nadège eut d’abord un moment de panique, puis observa la photo. Elle remarqua qu’elle avait l’air plus jeune, moins soucieuse. Plus détendue, oui, c’était bien le mot. Finalement, ce n’était pas si laid. Elle déglutit.
– Et… Tu as pris beaucoup d’autres photos, à mon insu ?
Il éclata de rire.
– Oui, le pervers que je suis passe son temps à te shooter quand tu tournes la tête. Non, Nad, ça a dû arriver deux/trois fois. Attends… Tiens, celle-là.
Nadège en train de lire, dans son plaid, sur le canapé. Djalil avait passé la photo en noir et blanc et accentué les contrastes. L’image était belle. Nadège avait du mal à se reconnaître. Même son nez lui paraissait plus joli, plus fin. Le jeune homme retourna le téléphone vers lui et fouilla quelques secondes.
– Bon, je te montre celle-là, si tu promets de pas me frapper. Et je te jure qu’il n’y en a pas d’autres et que j’ai rien de plus osé.
Il lui donna carrément le téléphone. Nadège était de dos, les bras en l’air, sur la pointe des pieds. Elle tentait d’attraper une tasse sur l’étagère la plus haute de la cuisine. Son t-shirt laissait entr’apercevoir la naissance de ses fesses. Ses jambes lui semblaient plus longues, plus fuselées. Son corps entier lui paraissait différent. Plus harmonieux. Les courbes et les angles se répondaient au lieu de s’opposer.
– Elles sont jolies.
– Tu ES jolie, Nad. C’est pour ça que je n’en prends pas plus, des photos. Je n’en ai pas besoin pour m’en souvenir. Je le sais. C’est juste que, parfois, j’ai envie de capturer des moments, de les garder pour moi.
Il l’embrassa sur le front, à nouveau.
– Allez, je file, je commence vraiment à être en retard pour le travail. Chez toi ou chez moi, ce soir ?
Elle répondit d’un air absent. Elle entendit à peine la porte claquer. Dans sa tête, elle savait désormais ce qu’elle verrait si elle se glissait derrière ses yeux à lui.
Elle se voyait, elle. En plus jolie.

Djalil arriva à 20h, comme prévu. Il observa sa robe légère rouge et ses pieds nus.
– Tu n’es pas encore prête ? On va louper la séance.
Elle inspira tout en se dirigeant vers le meuble où elle rangeait ses bouteilles d’alcool.
– Je n’ai pas vraiment envie de sortir. Je pensais qu’on pouvait rester là, ce soir.
– Si tu veux. On ira voir le film ce week-end.
Il enleva sa veste en cuir, l’accrocha à la patère derrière la porte d’entrée.
– Tu veux boire quelque chose ?
Il refusa d’un geste. Elle se servit un verre de Marsala à l’œuf, un peu plus rempli qu’à son habitude. Il haussa le sourcil mais s’abstint de tout commentaire, même lorsqu’elle le vida d’un trait.
– Assieds-toi.
Il se cala dans le canapé et attendit. Elle posa son verre, se retourna vers lui. Après avoir cherché du courage dans le liquide ambré, elle le puisa dans son regard. Elle avança d’un pas incertain jusqu’à lui, s’arrêta à deux mètres. Ses doigts attrapèrent la ceinture de sa robe, hésitèrent un instant, puis tirèrent sur les pans.
– Tu n’es pas obligée de faire ça, Nadège.
– Si, je le suis. Pas tant pour toi. Pour moi. Tu as raison, il est temps que je laisse parler la femme en moi. Que je foute un coup de pied à mes complexes.
Elle déboutonna lentement sa robe. Un bouton après l’autre. Laissant apparaître sa gorge, la naissance de ses seins. Elle marqua une pause, ferma les yeux. C’était douloureux, gênant. Mais elle refusa de se dégonfler. Elle s’attaqua aux boutons qui cachaient sa poitrine, sa taille, son nombril. Sa petite culotte apparut, ses cuisses se dévoilèrent. Elle se pencha pour ouvrir la robe jusqu’au bout. Les joues roses, elle se redressa et fit glisser la robe sur ses épaules, jusqu’à ses pieds. Il était hypnotisé, sans doute autant par le spectacle que par le fait qu’elle ose. Debout, face à lui, elle eut le réflexe de mettre ses mains devant elle, les joignant au niveau de son cou, pour cacher ses seins. Djalil eut un mouvement pour se lever. Cela lui donna un coup de fouet.
– Non. Reste assis.
Elle défit son soutien-gorge, qui rejoignit la robe, par terre. Puis la culotte roula le long de ses cuisses. Elle fit un pas de côté, nue, laissant derrière elle le tas de vêtements abandonnés, sans pouvoir lever la tête. Elle inspira deux fois. Trois fois. Puis elle releva le regard. Elle le plongea en lui. Droit dans les yeux. Elle cambra les reins, sortit les seins. Avança le menton. Par défi. « Tu vois, que je peux le faire. » Voilà ce qu’elle voulait dire, par sa posture. « Oui, pour une fois, je n’ai pas envie de me cacher. Je n’ai plus envie de me cacher de toi, des autres, mais surtout, de moi. » Mais les mots restaient coincés dans sa bouche. Son souffle était court, saccadé. Celui de Djalil aussi. Son regard se fit interrogateur. Elle hocha la tête, comprenant la demande implicite. Alors, les yeux de son amoureux balayèrent le corps ainsi offert. Les bras le long des flancs, les seins qui pointaient, les poils du pubis qui brillaient dans la lumière artificielle du salon, les jambes qui oscillaient légèrement, comme si elles menaçaient de lâcher. Nadège se sentit observée, mais également, galvanisée. Elle écarta un peu les jambes. Timidement, ses doigts effleurèrent sa taille, ses hanches. Ils frôlèrent le galbe de ses seins, avant de redescendre le long de son estomac, en direction de son sexe. Djalil se redressa rapidement et attrapa son poignet.
– Tu n’es pas obligée.
Elle dégagea son bras.
– Tu ne veux pas ? Ca ne t’excite pas ?
– Ca ne m’excite pas de te faire faire des choses qui te coûtent, non.
– Et si je te dis que j’en ai envie, moi ?
Djalil déglutit. Il sembla peser le pour et le contre.
– Alors, c’est différent.
Il se recala dans le canapé et attendit.
Nadège inspira à nouveau. Sa main retourna vers son sexe. Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle était supposée faire. Elle caressa les poils, d’abord. Puis glissa un doigt vers sa fente. Elle ferma les yeux mais les rouvrit, étonnée de se trouver si humide malgré son malaise. Elle humidifia son doigt avec ses propres sécrétions, le remonta vers son clitoris, qu’elle massa. Le regard de Djalil se voila : il ne quittait pas le lent mouvement de la main de Nadège, les gestes d’abord hésitants, maladroits puis de plus en plus précis, audacieux. Son érection commençait à être visible à travers son pantalon en toile. Il crut exploser quand Nadège ouvrit plus largement les cuisses pour lui faciliter la vue, mélange de provocation et de candeur. Elle gémit doucement et il perdit tout self-control. D’un bond, il se redressa, colla le corps nu au coton de ses vêtements. Il embrassa son visage, ses paupières, sa bouche, emmêla ses cheveux. Elle se laissait faire, surprise par l’impétuosité de sa réaction. Puis elle passa ses mains autour de sa nuque, ces mains qui sentaient son odeur à elle : une odeur musquée qui n’avait jamais été aussi forte, aussi animale, et qui acheva de lui faire perdre la tête. Il l’embrassa dans le cou, murmurant son prénom, alors qu’elle le débarrassait à la hâte de son pantalon. Elle l’avait fait, elle était allée au-delà de ses complexes pour lui, pour lui prouver qu’elle tenait à lui. Mais elle l’avait fait pour elle aussi, et c’était sans doute ce qui l’excitait le plus. Ils reculèrent, enlacés, jusqu’à la table à manger où il la bascula, lui écarta les cuisses. Et, sans décrocher son regard de celui de la jeune femme, la pénétra. Il voulait la regarder, lui qui en avait été privé si longtemps. Il voulait voir son visage rougir, ses yeux s’écarquiller à mesure que le plaisir la gagnait, sa tête aller de droite à gauche. Lentement, il se redressa, pour observer ses seins qui s’agitaient au rythme des coups qu’il lui mettait. Elle tenta, dans un dernier sursaut, de se couvrir avec ses bras. Il attrapa ses poignets, les écarta doucement.
– Non. On ne se cache plus. Plus de couette, plus de draps, plus de coussins. Je veux te voir. J’aime te voir.
Elle acquiesça, mais ferma les yeux. Il accéléra, faisant augmenter d’intensité ses gémissements. Bientôt, peut-être, elle serait capable de le regarder pendant qu’il lui faisait l’amour. Rome ne s’est pas construite en un jour.

 

 

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