Grand-frère

– Putain, elle me rend dingue.
Marc me pousse pour pénétrer dans le vestibule, avant même que je n’ai eu le temps de dire un mot.
– Vas-y, je t’en prie, fais comme chez toi, frangin…
D’un air las, mon cadet jette sa besace sur mon canapé et s’affale dessus.
– Je te jure, cette nana est dingue.
– Ta femme ou ta maîtresse ?
– Tu sais bien que Sylvia ne sait plus que j’existe depuis qu’il y a le petit. Non, Elodie. Elle ne sait pas ce qu’elle veut. Si elle me veut, moi.
Il jette un coup d’oeil aux feuilles éparpillées sur la table du salon.
– Merde, je te dérange, peut-être?
D’un mouvement de la main, je balaie ses interrogations.
– Un peu, mais c’est pas grave. Je suis en train de préparer le cours de lundi sur la caléfaction.
Il soulève un sourcil. Je fronce les miens.
– C’est un phénomène d’isolation thermique.
Je cherche mes mots, comme avec mes étudiants.
– En fait, c’est quand un liquide touche une surface plus chaude que sa température d’ébullition et que ça forme une vapeur et… Oh, laisse tomber, j’allais faire une pause pour manger, de toute manière. Tu m’accompagnes ?
Marc sourit, visiblement reconnaissant que j’ai abrégé les souffrances que j’infligeais à son cerveau.
– Avec plaisir.
– Je te préviens, ça sera cordon-bleu/pâtes. Je dois avoir un vieux bout de brie, au fond du frigo. Mais c’est tout ce qui me reste.
– Tant que tu as une bière ou du vin pour faire couler tout ça, je ne me plains pas.
– Viens te servir dans la cuisine, alors. Et raconte.
Sur mes pas, il traîne les pieds depuis le salon et se pose lourdement sur une chaise. Je souris en farfouillant dans mes placards. Il a beau avoir plus de trente balais, il me fait toujours penser à cet adolescent râleur qui débarquait dans ma chambre pour se lamenter de tous les maux du passage à l’âge adulte.
– Tonio, je sais pas comment j’ai pu mettre un bordel pareil dans ma vie.
– C’est simple : tu as couché ailleurs au lieu de réparer ton couple.
En voyant sa tête déconfite, je lui colle un petit coup de poing dans le menton et plonge mes yeux dans les siens.
– Eh, respire, petit frère. J’énonce juste une vérité. Je ne juge pas.
– En même temps, tu n’as pas tort, hein.
Il se tasse sur sa chaise.
– Je sais que je ne devrais pas… Mais elle me plaît, bon sang. Elle me plaît.
– Elle te plaît comment ?
D’un geste sûr, j’allume le gaz et fais glisser le beurre au fond de la poêle pour la lubrifier, mais toute mon attention va à Marco. Ca a toujours été comme ça, entre nous. Il est l’exubérant qui dissèque ses émotions aux détours des circonvolutions de ses phrases. Je suis le timide, tout en retenue, qui se contente d’écouter.
– Elle me plaît sur tellement de plans… J’aime qu’elle soit pute comme ingénue. Qu’elle exige une fessée tout en ayant l’air de découvrir le sexe dans mes bras. Qu’elle me fasse sourire et réfléchir. Qu’elle soit fière de sa liberté et se croit indomptable. Vieux, chuis dans la merde.
– Ca dépend… Tu penses avec ton phallus ou ton coeur ?
– Tu me demandes s’il n’y a que ma queue qui soit attirée ?
Je ris. Il a toujours été incroyablement direct dans son choix de champ lexical.
– En fait, le sexe, avec elle, c’est dément… Elle arrive à me faire croire que je suis un dieu au pieu, mais en fait… Je me rends compte que je n’y connaissais rien, avant elle.
Il bloque quelques minutes, en pleine réflexion. Je me retiens de l’interrompre et prépare les assiettes.
– Elle me rappelle quand je me masturbais, à 13 ans, sur les catalogues la Redoute de maman.
– Perso, je préférais Quelle.
Marc a un petit rire franc.
– Ouais, si maman avait su que les pages lingerie nous étaient si utiles, elle aurait peut-être planqué ses magazines de vente par correspondance.
– Tu parles, elle était pas comme ça. Elle aurait commandé la Blanche Porte. Pour nous permettre de varier les plaisirs.
Je lui sers un verre de vin et attaque mon escalope. La fourchette en l’air, il reprend.
– Tu vois, ces fois où, gamin, tu te branles, tu sens que quelque chose doit sortir, mais… rien.
– Tu me parles de l’antiquité, là, garçon.
– Moi, j’ai pas oublié. J’oublierai jamais la première fois que « quelque chose » est sorti. Ca m’a brûlé. La queue, mais aussi l’âme. Ben… Elle, elle me fait cet effet. Elle met mon corps et mon âme en symbiose, tout en irradiant tout sur son passage. Un paradis qui a un goût d’enfer. Je sens que si je continue à être accro à son cul, je vais frôler l’overdose. Pourtant, je peux pas m’empêcher d’y revenir.
Je mâche ma dinde reconstituée en l’observant.
– Tu n’as pas répondu. Tu l’aimes ?
– C’est un mot galvaudé.
– Eh… c’est moi.
Il pose sa fourchette, prend le temps de répondre.
– Non, je ne crois pas. Mais c’est plus que du désir.
– Une alchimie sexuelle ? Une sorte… d’harmonie ?
– Ouais… On s’emboite bien, y’a pas à dire. On est synchrone, on a les mêmes envies. Mais… Je sais pas… Y’a autre chose. Elle me retourne la tête.
– Alors, c’est pire. C’est de la passion. Et on s’y perd, dans la passion. Jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse et qu’on sorte de cet espèce d’état second.
Marco avale une rasade de vin et fait claquer sa langue.
– Peut-être… peut-être. Je suis pathétique. Je suis une mauvaise personne. Un salaud.
Je lui réponds avec douceur.
– Pourquoi donc ? Parce que tu en baises une autre ? Tu n’es pas le premier. Et tu ne m’avoues pas un truc honteux. Genre viragophilie.
– Avoir envie de baiser dans un virage ?
– Non, de se faire cogner par une catcheuse.
– Parfois, je me demande comment tu sais certains trucs. Mais, la plupart du temps, je préfère l’ignorer.
Mon petit frère me pique le brie et se taille une belle part dans ce qu’il en reste.
– Je vais donc décider de ne pas te parler de ma passion pour les concours de cucurbitacées, de peur que tu ne me trouves bizarre. Par contre, j’ai envie de te montrer un truc.
Tranquillement, je sors l’escabeau du placard derrière la porte de la cuisine et le traine jusqu’à ma chambre. Sur le dessus de l’armoire, j’attrape une boîte de photos, que je redescends. Quand je reviens dans la cuisine, Marc finit de mâchonner son brie, l’air pensif. Je fouille dans le carton, en tire une photo de nos parents. Ils ont une quarantaine d’années, ils posent au bord d’un lac, ils sourient. Je me souviens, j’ai pris moi-même ce cliché.
– Qu’est-ce que tu vois ?
– Facile. Nos parents. A Saint-Guilhem-le-Désert. Visiblement, notre mère se faisait coiffer chez Jean-Louis-David, dans les années 80.
– Tu sais ce que maman m’a dit , quand j’ai trié les photos avec elle, à la mort de papa ?
– Qu’elle était triste ?
– Oui… et non. Elle m’a dit qu’ils avaient été heureux d’être malheureux à deux. Qu’ils avaient fini par trouver leur routine, comme ça.
Marc pose le regard une deuxième fois sur la photo, plus attentif.
– Antoine… Tu trouves pas ça un peu triste ?
– Oui. Mais c’était son choix. Le leur.
– Qu’est-ce que tu essaies de me dire, frérot ?
– Juste que tu n’es pas une mauvaise personne. Tu es seulement… une personne, qui fait des choix. Bons ou mauvais… Je sais pas si quelqu’un peut le dire, en fait. C’est une question de perspective. Mais… ne sois pas trop dur avec toi.
Je me rassois pour finir mon brie.
– Je peux la prendre ?
J’acquiesce, la bouche pleine de fromage. Je le vois glisser le cliché dans la poche de sa chemise à carreaux. Je ne sais pas si j’ai dit ce qu’il fallait. J’espère juste avoir rempli mon rôle de grand-frère.

 

 

 

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Auteur : Aurore Baie

J'aime écrire. A vrai dire, c'est mon métier. Mais on écrit pas toujours ce qu'on l'on veut, au boulot. Alors je m'offre ici une salle de jeu... Bienvenue dans mon recueil de nouvelles érotiques! Il va sans dire que tous les textes publiés ici sont des créations originales... Pas touche sans accord ! Merci !

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