Dans ces moments là (part. 1)

Au moment de glisser la clé dans la serrure, mes mains tremblent. Un dernier coup d’œil vers la maison. Derrière moi, les sanglots de Pascale s’étouffent Je suis venu dès que j’ai su, voilà trois jours et ses pleurs ont accompagné chacune des heures passées ici. Sur le perron, Laurence, Éric et Gérard fument une cigarette. Les enfants sont déjà installés dans la voiture. Ils ont le regard vide de ceux qui ne comprennent pas encore que le ciel leur est tombé sur la tête, mais savent que leur monde a été bouleversé. Ils sont engourdis, assommés, comme nous le sommes tous. En prenant place derrière le volant, je me demande s’il y a vraiment une façon préférable de partir, si l’accident préserve plus l’entourage que la maladie. Plongé dans mes réflexions, je me laisse guider par le GPS jusqu’à l’entreprise des pompes funèbres, même si j’y ai déjà conduit Pascale la veille. J’engage la berline allemande sur le parking et arrête la voiture sur la place la plus proche de l’entrée. Un regard dans le rétroviseur : Adeline a les yeux tournés vers le bâtiment. L’adolescente est encore plus pâle qu’à son habitude et ses yeux sont cernés. Adrien a l’air quant à lui d’un petit homme, du haut de ses dix ans. Il est le chef de famille, maintenant. En tout cas, il semble le penser. Croire que ne pas pleurer signifie être fort. Un jour, il saura combien il se trompe.
Pascale a gardé les yeux clos, mais je sens sa main tâtonner jusqu’à la mienne. J’attrape ses doigts et je les serre. Fort. Il n’y a rien à dire dans ses moments là. Tout sonne creux, dérisoire. Je me sens impuissant et je déteste ça. La voiture de Laurence s’immobilise près de la nôtre. Nos amis en descendent et patientent à côté du véhicule. J’attends, silencieux, que Pascale se sente prête. Nous prendrons le temps qu’il faudra.
La veuve finit par ouvrir les yeux et me fait un petit sourire dépourvu d’éclat. Nerveusement, elle vérifie que ses cheveux bruns sont bien maintenus en catogan strict. Je hoche la tête et ouvre la portière, ce qui sort les enfants de leur léthargie. Tout le monde descend. Les portières claquent. J’aperçois alors Marion, accompagnée de son mari, sortir de l’établissement funéraire. Les deux femmes s’étreignent et Pascale se laisse aller contre la poitrine opulente de Marion. Je détourne le regard et fixe le ciel. Il fait doux pour un mois de novembre, presque bon. Je me sens endimanché dans mon costume gris anthracite et ma chemise blanche. Gauche. Apprêté. Et, encore une fois, tellement inutile. Pas à ma place. J’aimerais être n’importe où ailleurs. A la salle de sport, tiens. En train de taper sur mon sac de frappe.
– C’est parce que tu es dans la colère. La seconde étape du deuil.
– Épargne-moi ton baratin de psy, Éric, et file-moi une clope.
– C’est con, Patrick. Ça fait combien de temps que tu as arrêté, maintenant ? Cinq ans ? Tu crois réellement qu’une cigarette t’aidera à affronter un deuil ?
– Fais pas chier, Éric, et donne-lui cette clope. Je suis sûre que tu fumes toujours comme un pompier, alors garde pour toi tes conseils de médecin… surtout aujourd’hui.
– Désolé. Déformation professionnelle.
Marion se glisse dans mes bras pendant qu’Éric sort son paquet de Malboro de la poche intérieure de son manteau. Elle n’a pas changé de parfum depuis l’adolescence. Me retrouver le nez dans sa chevelure blonde, c’est renouer avec les boums de cinquième. C’est revivre les chagrins d’amour de Terminale A3, quand me blottir dans le cou de ma meilleure amie était le seul remède à tous les maux. Même trente ans plus tard, je sens l’effet couler dans mes veines, la douleur refouler à mesure que la chaleur de Marion contamine mon corps. C’est à regret que je m’écarte d’elle pour saluer son mec. José n’a jamais eu l’air à l’aise dans notre petite bande, sentant que trop son statut de « pièce rapportée ». Aujourd’hui, plus que jamais, il se tient en retrait, nous laissant pudiquement à notre douleur, comme s’il serait inconvenant de tenter de la partager. Intérieurement, je l’en remercie.
– Marion, tu as des nouvelles des autres ?
J’allume la cigarette tendue par Éric. Il a raison. Au bout de cinq ans, je n’éprouve aucun plaisir à tirer dessus. Une vague nausée me prend, mais je conserve un air stoïque. Mon amie hausse les épaules.
– Bruno n’a pas pu venir, il est coincé avec les enfants qui ont une gastro, et sa salope d’ex-femme lui a rétorqué que c’était sa semaine de garde à lui et qu’elle avait déjà des projets. Je crois qu’elle ne lui pardonnera jamais de l’avoir trompée y’a dix ans, même en cas de force majeure. Quant à Éveline, elle est toujours au Japon, pour sa fusion. Elle a répondu à mon mail, mais elle ne pouvait pas tout planter, au risque de se faire niquer lors des négo. Mais je crois qu’elle était mal de ne pas être avec Pascale… et nous.
D’un air détaché, je tapote ma cigarette pour faire tomber les cendres et demande, avant de tirer une nouvelle bouffée.
– Et Séverine ? Tu as réussi à la joindre ?
Marion plisse les yeux, m’étudiant avant de répondre.
– Par texto, uniquement. Elle m’a demandée les adresses des pompes funèbres et du cimetière, mais je ne sais pas si elle sera là ou non.
J’avise un cendrier et m’éloigne de quelques pas pour me débarrasser de mon mégot. Les mains dans les poches, je reviens vers Marion, qui n’a pas cessé de m’observer. La nicotine m’a écœuré et tourné la tête. La nicotine, ou le manque de nourriture et de sommeil.
L’employé des pompes funèbres nous informe que nous pouvons rendre un dernier hommage au défunt, si nous le souhaitons. Pascale avance résolument vers la porte et se tourne vers Marion, l’intimant d’un coup de menton de la suivre. Je soupire au fond de moi. Si elle avait eu besoin de mon soutien, elle l’aurait eu. Mais je préfère de beaucoup ne pas avoir à m’approcher d’un cadavre. Qui plus est celui d’un ami, parti à même pas quarante-cinq ans d’un arrêt cardiaque en grimpant une côte un peu raide le jour de la Toussaint. Pendant une demi-heure, je regarde les gens aller et venir, entrer et sortir du petit salon dans lequel repose Marco. Avec les mêmes yeux rougis, les mêmes bribes de phrases impersonnelles, toutes faites. « Il a eu une belle vie, bien que trop courte.» « Il est si paisible dans ce satin bleu, on dirait qu’il dort.» « Laisser une femme et deux enfants, c’est triste. » J’ai une nouvelle fois envie de cogner dans un arbre, mais je me retiens. Je contente de me pencher vers mon psy d’ami.
– Y’a quoi, après la colère ?
– Le marchandage. La dépression. Et l’acceptation.
– Et ça prend longtemps ?
– C’est variable, ça dépend des gens. Parfois, on saute des étapes. Mais souvent, on revient en arrière.
– Super, vieux.
– C’est pas moi qui le dis. C’est Élisabeth Kübler-Ross.
– Et toi, t’en dis quoi ?
– Que ça fait un putain de mal de chien.
Je pose ma main sur l’épaule d’Éric et nous attendons en silence. Pascale finit par sortir, le teint pâle mais la tête haute. Derrière elle, les employés des pompes funèbres portent le cercueil en acajou. Mon cœur se serre et l’espace d’un instant, je me demande si je ne frôle pas la crise cardiaque, moi aussi.
– Mesdames, messieurs, je vous invite à suivre le cortège pour nous rendre à la dernière demeure du défunt.
A l’invitation du maître de cérémonie, la famille et les amis se mettent en branle. Comme un zombie, je conduis la berline jusqu’au cimetière, première voiture d’une file de dix. Devant moi, l’arrière du corbillard. Je ne vois que lui. Sachant ce qu’il y a dans le coffre. Sachant ce que nous sommes en train de faire. Pascale a refusé de monter avec Marco. Il règne un silence absolu dans l’habitacle. Un silence de mort. Même les sanglots de Pascale se sont tus. Je crois qu’elle n’a plus de larmes.
C’est dans le brouillard que je me gare, que je quitte la voiture, que je marche jusqu’au cimetière. Dans ma tête, des souvenirs en pagaille.
Des rires.
Des engueulades sur des sujets politiques tellement dérisoires, avec le recul.
Des conversations à bâtons rompus il y a cinq ans, pendant le divorce avec Amanda, quand leur maison est devenue mon refuge.
Marco était celui que je voyais le plus régulièrement, avec Marion et Eric. C’était également le plus joyeux de nous tous. Il disait avoir eu de la chance d’épouser son premier amour. Que ses enfants soient en bonne santé. D’avoir un toit au-dessus de sa tête, de la nourriture dans son assiette. Sa seule ambition, c’était être heureux dans la vie. Et il avait réussi, jusqu’à ce que son cœur le lâche, lui qui était tellement grand qu’il accueillait tout le monde.
Du revers de la main, j’essuie mes yeux. La colère revient, sourde, face à l’injustice. Les doigts de Marion se mêlent aux miens, ses cheveux blonds s’étalent sur mon épaule quand elle y pose la tête pour laisser sa magie opérer. Je me force à respirer profondément, à regarder le ciel, les arbres du cimetière, tout, sauf les gens qui font la queue devant le cercueil pour y jeter une poignée de terre. C’est là que je repère sa silhouette à côté d’un tombeau. Adossée au monument funéraire, elle observe derrière ses grandes lunettes noires notre assemblée, n’osant visiblement pas s’y mélanger. Elle n’a pas changé, même s’il y a bien treize ans que je ne l’ai pas vue. J’ai eu si souvent envie d’elle que je ne pourrais pas le compter. Je ne pourrais pas davantage déceler quand j’ai commencé à l’aimer ou si un jour j’ai cessé de le faire. J’ai vu ses yeux verts de chat dans le regard de mes maîtresses, cherché ses reflets auburn dans leurs chevelures, compté ses grains de beauté sur des corps d’albâtre. Séverine, qui m’a fait vibrer toute ma vie d’homme sans avoir eu la moindre occasion de la toucher, enlève ses lunettes de soleil pour me regarder.

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Auteur : Aurore Baie

J'aime écrire. A vrai dire, c'est mon métier. Mais on écrit pas toujours ce qu'on l'on veut, au boulot. Alors je m'offre ici une salle de jeu... Bienvenue dans mon recueil de nouvelles érotiques! Il va sans dire que tous les textes publiés ici sont des créations originales... Pas touche sans accord ! Merci !

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