Dans ces moments là (Part.2)

Je ne parviens pas à détacher mes yeux de Séverine. Au ralenti, je la vois se rapprocher de notre groupe, alors que les familles de Pascale et de Marco commencent à se disperser. Elle embrasse doucement la veuve, mais est incapable de dire quoi que ce soit. Marion rompt le silence un peu gêné en enlaçant Séverine.
– Contente que tu aies pu te libérer, ma belle. C’est bon de te revoir. Tu t’es faite rare.
Derrière nous, quelqu’un suggère d’aller au café de la Poste prendre un verre. Personne n’a envie de faire la fête, mais encore moins de laisser Pascale seule dans une maison vide. Je me retourne vers le groupe pour acquiescer.
– Bonne idée. Il aurait aimé qu’on boive un coup à sa… mémoire.
Santé. Le mot avait failli m’échapper. Je le ravale en même temps que mes larmes et je baisse les yeux, comme un enfant. Quand je les relève, les yeux de chatte de Séverine sont posés sur moi.

J’ai de l’après-midi des souvenirs un peu flous, comme s’il s’était déroulé dans un brouillard voilà déjà plusieurs semaines. Des bribes de conversations me reviennent, des anecdotes sur le disparu. Je n’ai pas beaucoup participé : d’un naturel déjà peu bavard, je n’ai pas eu le cœur à m’épancher. Je me suis contenté d’observer le visage de Pascale, la moindre de ses réactions, le plus petit tressaillement de muscle. Si je la sentais au bord des larmes, je posais ma main sur sa cuisse, sous la table, où elle était aussitôt rejointe par ses petits doigts glacés, s’accrochant comme unique point d’encrage en ce monde. Quand l’étreinte se desserrait, que la main glissait entre mes phalanges, je relâchais de mon côté sa cuisse, mais pas ma surveillance. Quand je voyais qu’elle riait à l’évocation d’un souvenir heureux, alors, et seulement à ce moment-là, je me permettais de couler un regard vers Séverine. Aussi silencieuse que moi, elle se contentait de dodeliner de la tête en souriant, tout en faisant des boulettes avec des morceaux de serviette en papier. J’ai senti derrière cette attitude une fêlure, une douleur que le deuil que nous vivons n’explique pas. Si j’avais cru en la voyant dans le cimetière qu’elle était semblable à l’adolescente que j’avais connue, je sais, désormais, qu’elle aussi a été abimée par la vie.

Pascale ouvre une autre bouteille de vin rouge et se rassied. A nous cinq, nous en avons déjà vidées quatre et il n’est qu’une heure du matin. Marion, Eric et Séverine nous ont raccompagnés à la maison et je les en remercie. Plus on est nombreux, dans ces cas-là, mieux le poids de la douleur est réparti. Marion caresse le bras de Pascale.
– Tu as besoin d’un coup de main, pour les formalités ? Des papiers à envoyer ? Par exemple à la banque, pour l’assurance de la maison, aux impôts, à la Sécu… ?
Pascale hoche la tête.
– C’est gentil, mais ne t’inquiète pas : Patrick a fait le plus urgent, concernant les obsèques, et la femme de mon frère s’est proposée pour régler le reste. Et je dois avouer que c’est un soulagement. Je n’ai pas la tête à ça, j’ai peur d’en oublier la moitié. Sans compter que c’est Marc qui a toujours traiter tous les trucs administratifs et…
Elle ferme les yeux, inspire, pour ne pas laisser les larmes couler encore une fois. Marion accentue la pression sur le bras de Pascale.
– Je suis désolée, ma chérie. C’est une disparition trop brutale. Personne ne devrait avoir à vivre ça. Personne ne devrait être privé d’un être cher sans avoir l’opportunité de dire au revoir.
En lui tapotant la main, Pascale lui sourit et cherche ses mots, posément.
– Tu sais, Marion, finalement, je remercie le ciel de me l’avoir enlevé vite. Bien sûr, c’est trop tôt… Beaucoup trop tôt. Je pensais qu’on vieillirait côte à côte. Qu’on irait faire des promenades bras dessus, bras dessous, les cheveux blancs et les oreilles qui résonnent des rires de nos petits enfants. Mais, au moins, je ne l’ai pas vu décrépir. Je ne l’ai pas vu souffrir d’un cancer, maigrir à vu d’œil jusqu’à n’être qu’un cadavre peinant à retrouver son souffle. Je n’ai pas senti l’odeur de la mort sur son corps, venant de ses escarres à rester alité des mois. Je ne l’ai pas veillé, intubé de partout, relié à des machines qui l’auraient maintenu en vie. Je n’ai pas souhaité, honteusement, que la fin arrive vite, pour qu’il soit libéré, mais pour que moi, également, je le sois, et que j’arrête de penser à sa mort comme si elle était déjà arrivée.
Pascale attrape son verre, le vide d’un trait.
– Je n’aurais pas supporté de voir mon Marc, mon vaillant époux, la force de la nature qui a tenu cette famille à bout de bras, qui a construit la moitié de cette maison de ces propres mains… je n’aurais pas supporté de le voir mourir à petit feu, impuissante.
D’un revers de la main, elle essuie sa joue.
– Je n’ai pas eu besoin de dire au revoir. Je lui ai dit chaque jour depuis notre rencontre que je l’aimais. Et je ne doute pas qu’il le savait. Ce que je ne sais pas, par contre, c’est comment réussir à vivre les quarante prochaines années sans lui à mes côtés.
Marion la prend dans ses bras. Elles restent enlacées ce qui me semble une éternité. Puis Eric ressert une tournée de rouge.

Marion et Eric montent coucher Pascale, pour qui anxiolytiques et vin rouge ne font pas bon ménage. Il est décidé qu’ils veilleront sur son sommeil. Je laisse la chambre d’amis, que j’ai occupé ces derniers jours, à Séverine, et je dormirai sur le canapé. Tout en déroulant le sac de couchage sur le sofa, je réfléchis. Cela me rappelle les soirées que nous faisions, à vingt ans, quand nous débarquions les uns chez les autres à l’improviste et ne rentrions pas chez nous parce que trop éméchés. Ce temps-là me manque. Nous sommes passés d’une bande d’ados ultra soudés à des jeunes adultes proches, puis, le travail, les enfants et les mariages ont détendu ces liens que nous croyions indéfectibles. Je suis en pleine crise de nostalgie, me demandant si ce sont les circonstances ou le vin qui me donne envie de réparer tout ça, quand Séverine se glisse derrière moi.
– J’ai tapé deux clopes à Eric. Tu viens fumer avec moi ?
J’acquiesce et jette les oreillers sur lesquels je mettais des housses en vrac sur le divan. Nous enfilons nos manteaux et refermons tout doucement la porte derrière nous. D’un geste du menton, elle me désigne les deux bains de soleil sur la pelouse et je l’y suis. Elle porte une cigarette à ses lèvres, l’allume et me la tend, avant de réitérer son geste pour sa propre clope. Puis, elle s’allonge sur le transat et fixe la lune et les étoiles au-dessus d’elle. Je m’étends également, savourant la promiscuité, son discret parfum mêlé à celui de la JPS qui se consume.
– J’ai appris que toi et Amanda aviez divorcé.
– Oui, ça fait cinq ans, maintenant.
– Pas trop dur ?
– Un peu, au début. C’est moche de se rendre compte que, finalement, on s’est trompé de personne. Mais ce qui a été compliqué, ça a été la garde pour Adrien. Si je voulais voir mon fils, je devais arrêter de bosser pour un journal qui m’envoyait sans cesse à droite et à gauche. Je suis devenu intervenant pour l’Ecole Supérieure de Journalisme, ainsi que pour des organismes publics comme privés. Moins lucratif, mais du coup, je ne risque pas de me prendre une balle sur une zone de conflit. Et toi ? Marion a été très évasive sur ce qui a pu t’arriver ces dernières années.
– Tu en es resté où ?
– Tu fréquentais un assureur ou un truc comme ça.
– Un banquier. Philippe. Oui. Ca ne s’est pas bien fini.
– Tu veux en parler ?
– C’est loin, maintenant. J’ai fait une grossesse extra-utérine. Une trompe a éclaté. J’ai failli y rester, il a paniqué. Il voulait des enfants, les médecins ont décrété que c’était exclu me concernant. Il m’a quittée.
– Classe.
– Ca aurait pu être pire. Il aurait pu rester par pitié et finir par me détester parce que je ne pouvais pas réaliser son rêve. Mais sur le coup, je ne l’ai pas pris avec autant de philosophie. J’ai crevé ses pneus et taggué sa caisse de noms d’oiseaux, et j’ai fini en dépression.
Un frisson me parcourt l’échine. Elle a toujours été passionnée, mais là, je me rends compte qu’elle peut être dingue. Mais, bizarrement, ça ne m’empêche pas d’être encore plus attiré.
– Et puis un jour, j’ai ouvert les rideaux de ma chambre. Il faisait beau dehors. Il était temps de me foutre un coup de pied au cul. J’ai pris une disponibilité auprès de l’Education Nationale et je me suis présentée à une association qui faisait de l’enseignement humanitaire. Un mois après, j’étais en Ethiopie, et j’y suis restée quatre ans.
– Comme ça ? Sur un coup de tête ?
– Je ne dirais pas que c’était irréfléchi. Disons plutôt que j’ai écouté mon instinct. Je pleurais un enfant que je n’aurai jamais. Il m’a soudain semblé plus utile d’aller aider des dizaines d’autres qui avaient besoin de moi.
Silencieux, je fixe le ciel. Conscient que les sentiments en veille depuis des années commencent à se réveiller, s’allumant un à un, comme les diodes d’une guirlande de Noël. Sans réfléchir, je me lance.
– Séverine… Pourquoi nous n’avons jamais été un couple, nous deux ?
Elle garde les yeux au ciel quelques instants, puis les tourne vers moi.
– Parce que tu m’aimais.
Désarçonné, j’attends la suite.
– Et de la plus belle des façons. C’était pur, c’était beau. Tu me désirais, tu me respectais, tu m’épaulais… Si cela avait dû mal finir, je ne l’aurais pas supporté. Je n’aurais pas réussi à vivre sans toi dans ma vie, à l’époque. Ton amour, c’était ma confiance en moi, le  sentiment que jamais je ne serais seule. Tu me trouvais belle même les lendemains de cuite, tu essuyais les larmes versées pour un autre, tu me faisais rire quand le ciel était sombre… Je ne voulais pas que cela change.
Je pourrais être amer. Mais en fait, je suis abasourdi.
– En fait, tu te servais de moi ? Ou j’étais uniquement ton meilleur ami ?
– Ni l’un ni l’autre. Tu étais celui que j’aimais, même si cela était platonique. Je crois qu’en fait, tu m’avais tellement idéalisée, que ma plus grande peur, c’était que tu vois qui j’étais, en réalité. Que je te déçoive, par ma banalité.
– C’est stupide, comme cheminement de pensée.
– Peut-être. Mais je voulais garder cette place dans ton cœur. On est souvent stupide, à vingt ans. Et puis… Amanda est arrivée. Je me suis effacée. La suite, tu la connais.
D’un geste, elle frotte sa cigarette sur le sol, dans le gazon humide, pour être sûre de l’éteindre. En la voyant frissonner, je ramasse la mienne, que j’avais écrasée quelques minutes plus tôt.
– Rentrons. Tu grelottes.

Je referme la porte doucement, pour ne pas réveiller la maison. Il doit bien être quatre heures du matin, désormais, mais je n’ai toujours pas sommeil. Par contre, Séverine étouffe un bâillement.
– Je crois qu’il est temps pour moi de t’abandonner, Patrick.
Elle se hausse sur la pointe des pieds, prend appui sur mon avant-bras de sa main et dépose un léger baiser sur ma joue. Elle murmure un « bonne nuit » et, souple comme un félin, gravit les escalier sans bruit, me laissant seul dans la pénombre. Je soupire tout en enlevant mon manteau, mon pull, ma chemise et mon pantalon de ville. Je me sens mieux, en caleçon et maillot de corps, débarrassé de mes vêtements de deuil. Je passe à la salle de bain pour uriner et je me rends compte que ma brosse à dents est restée dans la chambre d’amis. Avisant qu’il y a de la lumière sous la porte de Séverine, je me permets de gratter doucement au panneau de bois. Elle entrouvre le battant, ne laissant apparaître qu’un demi-visage à contre-jour à cause de la lumière sur la table de nuit, dans son dos.
– J’ai besoin de ma trousse de toilette… Je suis désolé de te déranger.
– Pas de souci, entre.
Nos chuchotis résonnent dans le couloir, aussi, je me fraie rapidement un chemin dans la chambre et me dirige sur la chaise où ma pochette imperméable trône à côté de mon sac de voyage. Quand je me retourne, elle a refermé la porte et me regarde, uniquement vêtue d’un slip noir et d’un débardeur blanc, légèrement transparent, qui laisse deviner la couleur sombre de ses tétons. Je sens ma tension artérielle faire un bond et décide de quitter cette chambre le plus vite possible. Mais elle reste devant la porte, immobile, silencieuse. D’un geste, je suis désigne la poignée, avec une mimique signifiant « tu me gènes, là, pour sortir », mais elle se contente de faire un pas vers moi. Puis un deuxième. Enfin, un troisième, jusqu’à ce que je sente son parfum, sa chaleur irradier de son corps.
– Qu’est-ce que…
Elle pose son doigt sur ma bouche, m’intimant l’ordre de me taire. Puis elle y colle sa propre bouche, mêlant nos langues, notre salive qui sent le vin et la tristesse. Elle écrase ses seins contre mon torse et je les devine chauds et doux. J’ai envie de les malaxer, de les embrasser, d’enfouir ma tête dedans, de m’y endormir jusqu’à la fin de mes jours, de m’en repaître. Mais les circonstances ne sont pas les bonnes, l’endroit n’est pas idéal. Je la repousse tout en me morigénant de mon côté fleur bleue.
– Je ne peux pas, on ne peut pas… On est triste, et c’est indécent de faire ça ici et aujourd’hui. Nous allons le regretter.
Elle s’écarte, incrédule, et rejette d’un geste machinal ses cheveux auburn derrière son épaule, avant de croiser les bras sur la poitrine. Mon dieu, ses seins…
– Cela ne t’a donc rien appris, sur les regrets ? Nous sommes passés l’un à côté de l’autre pendant vingt-cinq ans, Patrick, et nous nous sommes pris en pleine face aujourd’hui que la vie est courte. Et tu me parles de regrets ???
Je l’observe. Elle a raison, bon sang. Si c’est ma seule opportunité de la posséder, je ne veux pas la laisser passer. Je l’attrape dans mes bras, la soulevant de terre, et l’embrasse furieusement, trouvant mon souffle dans le sien. Je mordille ses lèvres tout en la portant vers le lit, où je la dépose un peu brutalement. Puis je me redresse pour passer mon maillot par-dessus ma tête, jetant simultanément mon caleçon plus loin. Elle a fait de même de son côté et la voila étendue, nue, sur le dos. Magnifique. Ses cheveux en cascade autour de sa tête, ses seins s’affaissant sur les côtés, le regard intense guettant ma réaction. S’il y avait de l’urgence dans nos baisers, je veux prendre mon temps pour la découvrir. Mes paumes partent de ses chevilles et remontent le long de ses tibias. Epousent la forme de ses hanches, glissent sur ses côtes, effleurent le doux renflement de ses seins. Me voilà penché au-dessus d’elle, mes yeux plongés dans les siens.
– Rends-moi vivante. S’il-te-plaît.
Ma main se faufile jusqu’à son sexe, dont je caresse doucement les poils, comme un petit animal que l’on flatte. Puis, écartant ses lèvres, je trouve le clitoris, que je masse tout en reprenant possession de sa bouche. Elle se cambre, m’attire à elle. Elle veut sentir le poids de mon corps sur elle, elle veut que je l’écrase de ma fougue, que nos corps se heurtent autant qu’ils s’emboitent. Je le sens, je le devine. D’un doigt, je la fouille, vérifiant si elle est prête, parce que moi, je le suis depuis vingt-cinq ans. Elle ne me quitte pas du regard, m’encourage d’un hochement de tête. Je la pénètre, hallucinant tout simplement que ce moment se produise, pensant rêver comme toutes ces fois où j’aurais tabassé ses amants pour être à leur place, où je crevais d’amour silencieusement. Je la sens un peu sèche, sans doute la fatigue, les émotions, l’alcool, alors je prends mon temps, je me crée un passage, habitue son corps au mien. Mais elle relève les jambes et me plante ses talons dans les fesses.
– Vas-y, n’aies pas peur de me faire mal. C’est quand on ressent les choses qu’on est certain d’être vivant.
J’accélère mon va-et-vient, obsédé par ses prunelles tirant sur le vert, par sa bouche entrouverte, par ses dents dont les légères irrégularités font tout le charme.
– Attends, je veux autre chose.
Je me dégage d’elle et la regarde se mettre sur le ventre. Puis, elle relève sa jambe gauche sous son abdomen et se redresse sur ses bras. Je me place derrière elle et la pénètre. Je comprends tout de suite qu’il va me falloir des sacrés biceps pour l’honorer de cette manière, mais pour rien au monde je n’avouerais ne plus avoir 30 ans. Alors j’y vais profondément, rapidement, jusqu’à ce qu’elle mette la tête dans l’oreiller pour étouffer ses gémissements. Après lui avoir fait l’amour tendrement, je la baise, je la cloue sur le matelas, je laisse parler mes instincts les plus primaires. Mon instinct de survie. Au moment de jouir, je m’écroule sur elle, mon souffle dans ses cheveux, mon nez dans son cou, ma queue dans son sexe, que je ne quitterai que lorsque je serai totalement flaccide, pour être connecté à elle le plus longtemps possible.

Mes paupières clignotent quelques instants avant que mes yeux ne s’habituent à la lumière. Nous étions trop distraits hier pour fermer les volets et le soleil inonde la chambre. Je jette un œil autour de moi. Ses affaires ont disparu. Sur l’oreiller, à côté de moi, un mot, écrit au dos d’un ticket de caisse d’une grande enseigne de mode féminine. « Je me sens vivante. Merci. » Je laisse retomber la main tenant le mot sur mon torse. Quelques minutes, et j’irai rejoindre les autres, en bas. J’ai compris que Séverine est déjà partie.
Et qu’elle sait où me trouver, si besoin.
J’attendrai. Je suis patient, comme gars. Je l’ai déjà prouvé.