Le joggeur

Lou lève le regard vers les nuages menaçants qui s’amoncellent au-dessus des Buttes Chaumont. Heureusement qu’elle n’est pas capable de courir encore bien longtemps, parce qu’elle sent qu’elle va se prendre la saucée. Elle se décide à faire un dernier tour du lac avant de rejoindre sa voiture et accélère. Elle est en colère et la rage qui bouillonne dans ses veines lui donne des ailes. Une fois de plus, elle s’est disputée avec Samuel. Il commence vraiment à la gonfler, à trouver sans cesse des excuses pour repousser l’échéance. Il a fallu se marier, quitter l’appartement Haussmannien pour s’installer dans une maison avec trois chambres, avoir des revenus fixes… Soit : Lou ne souhaite pas non plus élever des enfants dans une caravane et leur donner à manger des patates à longueur de repas. Mais, même si tout a été pensé, acquis, organisé, Sam traîne encore des pieds. Ils s’étaient disputés quand elle lui avait demandé s’il était temps pour elle d’arrêter la pilule, voilà trois mois, avant qu’il ne donne son accord du bout des lèvres. Et depuis, c’est à peine s’il la touche.
Elle comprend qu’il ait peur d’être père. Elle aussi, elle est morte de trouille. Ce n’est pas rien, de prendre sur soi la responsabilité d’une vie. Tout le monde lui dit que quand on est prêt, on le sait. Foutaises. Ceux qui se disent prêts sont inconscients : on ne l’est jamais. A un moment, il faut juste savoir se jeter à l’eau. Et Lou n’attend que ça : sauter, flotter entre deux eaux, parfois boire la tasse, mais en définitive se sentir en apesanteur… et vivant.
Sans compter qu’avec un cycle naturel, sa libido est au top. Entendre hier soir un énième « je suis fatigué » quand son mari est rentré à plus de 22h du travail a déclenché une crise sans précédent, où elle l’a même accusé d’avoir une maîtresse, pour rentrer si tard. A froid, elle sait que ce sont des conneries. Dans le pire des cas, il craint de ne plus l’aimer assez pour lui faire un enfant, mais il n’est pas du genre à courir plusieurs lièvres à la fois. Même si, à la réflexion, elle préfèrerait sans doute que ce soit une autre qui le détourne d’elle. Bref, Lou est énervée, fatiguée et essoufflée quand elle croise le petit derrière en béton armé de son compagnon de course, qui sort de l’espace cascade devant elle. Elle ne sait pas comment il s’appelle, mais il booste sa motivation, depuis qu’elle comble sa frustration sexuelle en courant. Il est plus grand qu’elle, d’une vingtaine de centimètres, fin mais musclé, le crâne rasé et la peau de la couleur du plus appétissant des chocolats. Il s’entraine visiblement tous les jours, par tous les temps, vers 8h, alors que le parc est relativement désert. Quand elle a besoin de réconfort, elle calque son horaire de course au sien. A chaque fois, elle s’arrange pour être derrière lui et scotcher sur ses muscles fessiers contractés. Elle est persuadée qu’il a grillé son petit manège, parce qu’il s’amuse parfois à accélérer, l’obligeant à se dépasser pour garder le rythme, mais ralentit si elle est complétement larguée. Et c’est souvent qu’elle demande grâce intérieurement : il court bien, longtemps, de manière fluide, et finit par s’éloigner en rebondissant sur ses jambes, comme si courir était la manière la plus naturelle de se déplacer, alors qu’elle parierait que de l’acide coule dans ses veines. Ils n’ont jamais échangé autre chose qu’un signe de tête, accompagné du plus radieux des sourires. Il doit être dentiste, dans la vie, ce n’est pas possible d’avoir autant de dents blanches sans avoir le nécessaire d’entretien à portée de main.
Elle en est à son deuxième tour de lac supplémentaire en matant éhontément quand une grosse goutte s’écrase sur son front. A regret, elle jette un dernier regard au short devant d’elle avant de bifurquer à gauche retrouver la sortie. Rapidement, elle franchit la grille, traverse le carrefour et se dirige au pas de course vers la rue dans laquelle elle est garée. Quand elle sort la clé de son sac banane, elle est trempée. Un peu moins en colère, mais toujours fatiguée et essoufflée, et maintenant, dégoulinante à cause de l’orage. Elle glisse la clé dans le contact en soupirant pour ses sièges en tissu et la tourne. Il ne se passe rien, à part un drôle de bruit et un voyant qui se met à clignoter. La batterie.
Lou commence à jurer. Remorquer sa voiture jusqu’à un garage n’est pas dans ses projets du week-end. Elle attrape sa veste sur le siège passager, tire sur une manette planquée sous le volant, sort de voiture et soulève le capot. Puis elle enfile sa veste et se frotte les bras pour se réchauffer. Elle se sent stupide devant sa voiture. Elle n’y connaît rien en bagnole : tout ce qu’elle demande, c’est que le moteur ronronne quand elle le démarre. C’est Sam qui gère leurs deux voitures, elle se contente de faire le plein. Elle subodore que c’est la batterie, mais comment en être sûre ? Elle referme le capot d’un geste sec et contourne la voiture. Un véhicule noir s’arrête à sa hauteur.
– Un souci ?
Lou manque de s’étouffer. C’est le p’tit cul en béton armé, au sec dans sa bagnole, alors qu’elle goutte lamentablement de partout.
– Je ne sais pas… Elle démarre pas.
L’homme hoche la tête, jette un œil dans le rétro et se place devant sa voiture à elle, sur une sortie de garage. Elle déglutit avec difficultés alors qu’il sort de la voiture et se dirige vers elle.
– Il se passe quoi, quand vous enclenchez le contact ?
– Rien.
– Allumez vos phares.
Docilement, Lou grimpe en voiture et les met en marche. L’homme se rapproche de la vitre et jette un œil au tableau de bord.
– Les phares sont faibles et vous avez quelques voyants allumés… votre batterie doit être déchargée. Ouvrez le capot. J’ai des câbles dans mon coffre.
Lou met quelques secondes à entendre la demande, perturbée par son odeur un peu animale d’homme qui vient de faire son jogging et sa présence si près d’elle. Elle déglutit et tire sur la manette d’ouverture du capot alors qu’il se retire de l’habitacle et se dirige à petites foulées vers sa voiture. Ses petites fesses. Tressautantes. Non. Regarde ailleurs, ma fille, c’est pas le moment.
Lou voit l’homme monter en voiture et positionner cette dernière face à celle de Lou, puis prendre des câbles dans la voiture. Bientôt, le capot occulte la vue de Lou, alors que les doigts de la jeune femme sont toujours agrippés au volant. En soupirant, elle se décide à descendre de la voiture et le voit brancher un câble noir et un rouge à sa batterie, puis le câble rouge à sa propre voiture et le noir restant à un boulon à l’intérieur. Puis l’homme retourne à sa voiture et démarra le moteur, qu’il fit vrombir quelques minutes. De la fenêtre, il lui crie de démarrer sa caisse. Tout en obtempérant, elle est soulagée de ne pas être seule. Mais elle se promet d’apprendre deux trois trucs pour ne pas se retrouver en galère dans ce genre de situation la prochaine fois que ça lui arrivera. Immédiatement, le moteur de sa titine redémarre. Un sourire éclaire son visage et elle lève le pouce en sa direction. Avant de réaliser qu’il a dû se rendre compte que le moteur avait réagi et qu’elle est juste ridicule. Mais le sourire chaleureux qu’il lui lance en s’avançant vers elle la fait fondre et le reste n’a pas grande importance. Il se penche à nouveau dans l’habitacle.
– Laissez tourner le moteur et accélérez légèrement pendant 5 minutes. Après, on laissera tourner le moteur pendant 20 minutes. Ca devrait recharger la batterie.
– Merci. Merci merci merci !!!
En plus d’avoir le plus merveilleux cul de cet hémisphère, tu es un sauveur.
L’homme lui sourit.
– Romain. Je m’appelle Romain.
– Et moi Louise. Mais mes proches m’appellent Lou.
Après avoir accéléré pendant 5 minutes, Lou descend de voiture en laissant le moteur tourner.
– Je ne sais pas comment vous remercier, vraiment ! Peut-être en vous invitant à boire un café ?
L’homme lui répond par une petite grimace.
– Il serait plus sage que vous rentriez directement chez vous. Et, sans vouloir vous vexer, je n’ai qu’une envie, c’est rentrer chez moi pour enlever mes vêtements trempés.
– Mais pas de souci ! Vous pouvez les enlever chez moi !
La phrase lui a échappé avant qu’elle n’en réalise la diversité de sens. Les joues en feu, elle se met à bredouiller.
– Enfin, je veux dire… Je fais le café, pendant que vous vous séchez… Et… euh… Je…
Romain la fixe goguenard et décide de mettre un terme à son embarras.
– Je vois ce que vous voulez dire. Eh bien… pourquoi pas. Je ne dirais pas non à une boisson chaude.
Lou n’est plus très sûre de vouloir inviter un inconnu chez elle, qui pourrait la trucider en toute impunité dans son salon. Surtout après la bourde qu’elle vient de sortir. Mais un coup d’œil sur ses prunelles sombres la rassure. Un homme avec une douceur pareille dans les yeux ne peut pas être un psychopathe, elle le jurerait.
– Eh puis, ça me rassurerait que vous ne soyez pas seule sur votre chemin de retour.
Bizarrement, elle sent une pointe de moquerie dans le propos.
Il la suit durant tout le trajet jusqu’à son domicile. Pendant 10 minutes, elle ne cesse de jeter des regards sur son rétroviseur en murmurant « t’es dingue, ma pauvre fille, t’es juste dingue. » Pourtant, c’est juste de la bienséance, que de proposer une boisson chaude à un mec qui s’est trempé pendant une heure pour réparer sa batterie… Non, elle doit être honnête avec elle-même : ce n’est pas la boisson qui sera bouillante une fois chez elle et ce n’est pas la bonne éducation donnée par sa mère qui est en cause. Si l’homme en question avait ressemblé au Général De Gaulle, elle l’aurait invité au café du coin, pas chez elle. Elle se gare dans son garage et lui indique qu’il peut se mettre dans son allée. La pluie, qui s’était calmée pendant qu’ils avaient les mains dans le cambouis, semble reprendre de plus belle. Elle lui fait signe de la rejoindre et ouvre la porte reliant le garage au petit pavillon de banlieue. Un coup d’œil circulaire la rassure : elle n’a pas laissé de trucs honteux traîner, type soutif sur le canap, enlevé devant On est pas couché pour être à l’aise, ou miettes du petit déj version p’tit poucet dans toute la cuisine. Bref, tout ce qui pourrait laisser à penser à Romain qu’elle vit dans une porcherie, puisqu’il se dit sans doute depuis son invitation maladroite qu’elle est une petite cochonne. Elle se retourne et manque de se cogner dans son torse.
– Je… Vous… Vous voulez une serviette, peut-être ?
Il hoche la tête en souriant alors qu’elle lui propose de s’installer dans le salon, le temps qu’elle monte à l’étage. En croisant son reflet dans la salle de bain, elle sait qu’elle ne peut faire illusion auprès de personne : ses yeux pétillent et ses joues sont roses. Et son jogging est fini depuis maintenant trop longtemps pour lui mettre ça sur le dos. Elle se sèche rapidement, essore son carré blond flou et change de t-shirt. Puis elle redescend l’escalier à toute vitesse et le trouve en train de regarder une photo d’elle, posant près d’une falaise.
– Le Nez de Jobourg… J’ai de la famille dans la Manche, je passe tous mes étés à côté de Cherbourg.
Puis elle lui tend la serviette et regrette amèrement à l’instant présent de ne pas être constituée de tissu éponge.
– Vous n’avez pas trop froid ? Vous souhaitez que je monte le chauffage ?
Elle n’écoute même pas la réponse, trop occupée à le regarder se frictionner.
– … va aller, merci, ne vous embêtez pas. J’ai un sweat dans la voiture, je vais l’enfiler. Par contre, vous n’aviez pas parlé d’un café ?
En riant, elle se dirige vers la cuisine, pour préparer deux Tassimo, alors qu’il retourne à sa caisse en passant par le garage. Elle fouille dans les placards à la recherche de petits gâteaux secs, se demande si elle n’est pas en train de constituer un goûter de vieille dame, remplace les gâteaux par des brownies. Romain la rejoint dans la cuisine alors qu’elle dispose les tasses de café fumant sur le plateau.
– Cela ne vous dérange pas que je me lave les mains ? Elles sont un peu grasses depuis que j’ai tripatouillé votre batterie.
– Non, non, allez-y, faites.
Lou se mord les lèvres, en tentant de se sortir de la tête tous les endroits où elle aimerait que ses mains « tripatouillent » et continue stoïquement à constituer son plateau. Romain s’adosse à l’encadrement de la porte et croise les bras sur la poitrine.
– Alors… Lou. Vous faites quoi, dans la vie ?
– Maître-nageur…je travaille pour la Ville de Paris, à la piscine de la Porte des Lilas.
Elle sourit doucement.
– Ce qui explique ma carrure… Je fais de la natation depuis que je suis toute petite.
Romain hausse les épaules.
– Elle est parfaite, votre carrure.
Lou rougit et retourne la question, afin de changer de sujet.
– Je suis barman, dans un pub branché à Bastille. Le Twenty One Sound Bar, vous connaissez ?
– Non… Je ne sors pas beaucoup.
Romain la fixe quelques instants, avant de demander nonchalamment.
– Votre mari est casanier également ?
Lou sursaute, puis comprend qu’il a sans doute vu une photo dans le salon, quand elle était à l’étage.
– Il… a ses hobbies. Nous ne sortons pas souvent en couple.
Romain hausse le sourcil mais ne réplique pas. Elle est obligée de le frôler pour passer au salon et en ressent un frisson dans tout le corps. Elle secoue la tête pour penser à autre chose et dépose son plateau sur la table basse. Alors qu’elle se redresse, elle sent des mains sur ses hanches. Des mains qui la font doucement se retourner vers lui. Lentement, elle suit le mouvement en fermant les yeux. C’est bon de se sentir des mains sur elle. Bon, mais déroutant. Parce qu’elle sait que ce ne sont pas les mains auxquelles elle est habituée.
– Je t’ai vue, me regarder, ces deux derniers mois.
Trois, en fait, mais elle ne veut pas chipoter.
Elle ouvre les paupières.
– J’avoue avoir… laissé mes yeux se balader pendant que je courrais. J’avais besoin de… motivation.
Romain éclate de rire.
– Ravi d’avoir pu rendre service.
Ses mains quittent alors les hanches de la jeune femme pour aller encadrer ses mâchoires.
– Maintenant, et si tu me disais ce que je fais là, Lou ? Réellement ?
Elle déglutit lentement.
– Honnêtement ? Je n’en sais foutrement rien.
Ils se fixent quelques instants, se jaugeant, s’observant. Elle finit par rompre le silence.
– Pourquoi es-tu venu, toi ?
Il se gratte le menton en esquissant une grimace.
– Juste pour le café gratuit.
Elle pouffe et lui tape  le bras.
– Bon, ok, ok. Si j’ai vu que tu me regardais aux Buttes, c’est parce que moi aussi je te regardais.
Le cœur de Lou s’arrête de battre ce qui lui semble une éternité, alors qu’elle sent son sang affluer dans son ventre et ce dernier se liquéfier. Les mains de Romain effleurent la taille, remontent doucement en retroussant le t-shirt. Elle frissonne et voit son corps se couvrir de chair de poule. Son soutien gorge de sport lui comprime trop fort la poitrine, elle manque d’air. Elle sent les index de Romain frôler le dessous de ses seins à travers la matière technique. Elle halète presque, alors qu’il se penche vers elle, vers son oreille.
– Mais je ne veux pas que tu fasses des choses que tu risques de regretter plus tard. Quand tu auras réfléchi et que tu t’avoueras avoir envie de moi, tu m’appelleras… J’ai laissé mon numéro de téléphone sur la table basse.
D’un mouvement souple, il l’embrasse sur le front, attrape une tasse et la vide.
– Merci pour le café, princesse.
Puis il repasse par la porte du garage. Elle reste interdite quelques minutes et s’assoit sur l’accoudoir de son canapé, sans quitter la porte du garage du regard. Puis elle le remercie intérieurement de ne pas avoir profité d’un moment de faiblesse et déballe un brownie. Ca ne sera sans doute pas suffisant pour assouvir son envie de chocolat, mais ça lui permettra peut-être de gagner un peu de temps pour réfléchir.

 

 

 

 

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Auteur : Aurore Baie

J'aime écrire. A vrai dire, c'est mon métier. Mais on écrit pas toujours ce qu'on l'on veut, au boulot. Alors je m'offre ici une salle de jeu... Bienvenue dans mon recueil de nouvelles érotiques! Il va sans dire que tous les textes publiés ici sont des créations originales... Pas touche sans accord ! Merci !

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