Arsène nique les vieilles donzelles (Part.3)

Arsène s’essuya les paumes sur son jean. La grille du Café des Lettres était à moins de cinq mètres, maintenant. La chaleur n’était pas la seule raison de la moiteur de ses mains. Il était nerveux. Et c’était ça, qui était bon. Les filles de son âge ne l’avaient jamais réellement rendu nerveux. Qu’elles minaudent ou soient sérieuses, qu’elles aient un bagage en droit, médecine ou une grande école derrière elles, elles n’en restaient pas moins… des filles. Des camarades avec qui rire, plaisanter, chahuter. Des potes, somme toute. Mais pas des êtres sexués. Alors que les femmes de plus de 45 ans dégageaient quelque chose. Une expérience de la vie et du sexe qui les rendraient sauvages et fragiles à la fois. Arsène passa la porte du café et fut accueilli par un serveur en pantalon de ville.
– J’ai réservé via votre site au nom de Silva.
L’homme hocha la tête.
– Oui, nous avons préparé la table préférée d’Hélène. Veuillez me suivre, s’il vous plaît.
Arsène sourit intérieurement, tout en zigzaguant entre les fauteuils Chesterfield. Hélène était une habituée des lieux. Elle l’avait amené sur son territoire. De prédateur, il devenait proie. Ou alors, elle était nerveuse et préférait être en terrain connu. Dans tous les cas, ce n’était pas pour lui déplaire. Le serveur lui désigna une table dans le patio intérieur, le long du mur, légèrement à l’écart des autres. Loin des oreilles indiscrètes, parfaite pour un peu d’intimité. Arsène tira une chaise en bois et prit place de manière à voir l’intérieur du café. Puis il attendit. Au bout de dix minutes, il commença à s’impatienter. Non pas qu’elle était réellement en retard, mais il avait peur qu’elle ait changé d’avis, qu’elle ne vienne pas. Il vérifia sur son portable si elle n’avait pas laissé de message, mais non. Tout en tripotant la serviette en papier posée entre ses couverts, il recommença à observer la vie à l’intérieur du café, les clients qui arrivaient au compte-goutte, les employés qui faisaient des allers-retours entre la salle et la cuisine d’un pas rapide. Et il la vit entrer, belle à couper le souffle. Une robe trois trous rouge sombre, près du corps mais pas moulante, et des sandales à lanières noires d’une hauteur vertigineuse. Un brushing impeccable, bien qu’un peu plus figé que sous le porche. Un vrai sourire chaleureux en embrassant le serveur qui avait accueilli Arsène. Et son regard, quand celui-ci lui indiqua que son invité l’attendait. Le sourire qui se crispa légèrement, les joues qui rougirent, la démarche qui perdit de son assurance alors qu’elle se dirigeait vers la table. Arsène se leva rapidement pour l’accueillir debout.
– Vous êtes resplendissante.
Elle ouvrit la bouche pour lui répondre, mais visiblement ne trouva pas les mots. Elle se contenta de sourire.
– Désolée d’être en retard… J’ai eu du mal à trouver une place.
– Ce n’est pas grave, je ne suis pas là depuis longtemps.
Arsène voulut contourner la table pour tirer la chaise mais elle ne lui laissa pas le temps d’agir. Elle l’arrêta d’un geste et se glissa souplement derrière la table.
– J’ai un traitement de faveur à cause de mon grand âge ou vous êtes galant avec toutes les femmes?
Arsène éclata de rire.
– Non, j’ai juste été bien élevé par ma maman. Elle a fait de moi à la fois un macho qui aime payer au restaurant et tenir la porte aux dames et un féministe qui combat l’inégalité entre les sexes, qu’elle soit salariale ou sociétale.
Hélène sourit à son tour.
– Si c’est la vérité, elle a juste fait de vous un homme de valeur.
Arsène reçut le compliment de bonne grâce. D’un geste du menton, Hélène désigna la serviette en papier déchirée et froissée.
– Que vous avait-elle fait ?
– Elle, rien. J’étais juste nerveux à l’idée de vous revoir.
Hélène pencha la tête sur le côté.
– En fait, je n’ai pas eu de difficultés à me garer. J’ai juste changé trois fois de tenue.
– J’ignore quels étaient vos deux précédents choix, mais j’approuve celui-ci.
Arsène la vit rougir et s’en voulut de l’avoir embarrassée, mais en éprouva une petite once de fierté ; au moins n’était-elle pas totalement indifférente. Pour la mettre tout de même plus à l’aise, il lui désigna de la main le buffet garni, placé dans la salle à la décoration loft industriel. Au-dessus des œufs, du bacon et des pommes de terre sautées, il l’observa remplir généreusement son assiette, concentrée sur ce dont son estomac pouvait avoir envie. Le saumon cru et le coleslaw ne semblaient pas non la répugner à cette heure matinale. Une femme qui avait de l’appétit le laissait toujours songeur et il avait tendance à associer cette insatiabilité à d’autres domaines. Retourné à table, il commença à la questionner sur son travail. Hôtesse d’accueil à 25 ans, elle avait grimpé les échelons après avoir décidé qu’elle ne répondrait pas au téléphone toute sa vie.
– Quand j’ai eu mes jumelles, j’ai eu peur de devoir les élever un jour seule. J’ai bien fait de me méfier, j’ai divorcé quand elles avaient douze ans.
Chez Pénélope, l’agence d’hôtesses, elle démarchait les nouveaux clients et s’assurait que les anciens étaient satisfaits. Ses filles, elles, avaient désormais 25 ans et ouvert un restaurant, à Berlin, die französischen Schwestern. Elle vivait désormais seule à quelques rues du café des Lettres, dans un 60m2 boulevard Malherbes qu’Arsène estima par pur réflexe professionnel à près de 2500 euros mensuels. Puis ce fut au tour d’Arsène de déballer un peu sa vie. Il parla des deux femmes qui comptaient le plus pour lui, sa mère et sa cousine chez qui il pendait la crémaillère pas plus tard qu’hier, dans un appartement qu’il lui avait lui-même négocié à Boulogne-Billancourt. Il décrivit son deux pièces à Barbès. Lui donna quelques trucs d’agent immobilier pour que son appart ait l’air plus grand. Il parla de la pluie, du beau temps, il ne savait pas vraiment. Tout ce qu’il voulait, c’était parler, parler, et parler encore, pour pouvoir la regarder le regarder, être attentive, captivée. Il croyait déceler de l’intérêt et au fond de lui montait l’excitation. Celle ressentie lorsqu’on se demande si l’autre est vraiment sensible à son charme ou si on s’imagine que c’est le cas, juste parce qu’on en crève d’envie. Il fit mine de lui effleurer la main en prenant du pain et elle ne la retira pas. Bientôt, il sentit un pied frôler son tibia et ce fut comme si un courant électrique le traversait. A la fin du repas, elle s’était épanchée sur la difficulté de vieillir entourée de superbes jeunes femmes à peines majeures, comme sur celle de vivre loin de la chair de sa chair. Du divorce, elle ne dit que quelques mots : un mari préoccupé par sa carrière et finalement, plus rien à se dire autour du poulet rôti dominical. Un week end avec les filles tous les quinze jours puis un par mois et un quart des vacances scolaires. Arsène avoua ne jamais avoir eu d’histoire dépassant les 18 mois. A nouveau, le pied le frôla et il fut sûr que ce n’était pas un hasard. Il se leva au moment où elle quitta la table pour s’éclipser aux toilettes et en profita pour demander l’addition, avant de se rasseoir. Alors qu’il tapait son code de carte bleue sur le terminal, son portable vibra dans la poche intérieure de sa veste. Il remercia poliment le serveur et y jeta un coup d’œil distrait.

« Rejoins-moi. » Deux mots qui l’interloquèrent au plus haut point. Est-ce que la femme timide et réservée, qui le vouvoyait voilà encore dix minutes, était réellement en train de lui proposer un quickie dans les toilettes ? D’un trait, il finit son verre d’eau pétillante et se dirigea vers les toilettes, non sans avoir jeté un œil aux alentours pour s’assurer que la voie était libre. Il frappa un petit coup à la porte marqué d’un écriteau « dames ». Aussitôt la porte s’ouvrit et il fut attiré à l’intérieur. Hélène n’avait pas allumé la lumière, aussi c’est dans la pénombre qu’il la sentit se lover contre lui et attirer son visage à elle. Elle l’embrassa, timidement d’abord, comme si elle n’avait pas découvert un homme depuis longtemps et craignait d’avoir oublié. Puis son baiser se fit plus vorace, plus affamé, et Arsène crut qu’il allait en perdre le souffle. Il voulut la repousser gentiment et ses mains se posèrent sur de la dentelle de bonne qualité : elle avait retroussé le haut de sa robe, laissant le champ libre aux mains de son amant pour explorer le contenu de son généreux décolleté. Arsène dut faire preuve de tout son self-control pour ne pas en profiter, alors qu’elle sortait son polo de son jean pour griffer son ventre de ses ongles en amande aussi rouges que sa robe.
– Hélène…
– Chut….
Tout en murmurant, elle posa ses doigts sur les lèvres du jeune homme et se laissa glisser le long de son corps noueux. C’est quand elle s’attaqua à sa ceinture qu’il parvint enfin à réagir.
– Hélène, non. Pas comme ça.
L’attrapant par les poignets, il la releva. Le visage de la femme exprima d’abord l’incompréhension puis se figea dans un masque d’horreur et de colère. Elle remonta sa robe en un instant, zippa la fermeture éclair et attrapa au vol son sac à main accroché à la patère. Avant même qu’il n’ait eu le temps de se rajuster, la porte de la cabine s’ouvrait à volée et Hélène était dehors. Il la retrouva dans une rue parallèle au Café, devant une BMW noire, en train de fouiller rageusement dans son sac à main à la recherche de ses clés.
– Hélène, je t’en prie… Laisse-moi t’expliquer…
Elle ne releva même pas la tête de son sac à main et continua de plus belle l’inventaire de son sac.
– Il n’y a rien à expliquer. J’avais envie, toi pas, je me suis rendue ridicule, et maintenant, je veux juste rentrer chez moi. Si ta maman a effectivement fait de toi un homme bien, tu me fiches la paix et tu me laisses conserver le peu de dignité qu’il me reste.
A ce moment-là, elle trouva enfin son trousseau et appuya sur le bouton d’ouverture à distance. Si Arsène la laissait filer, il savait qu’il ne la reverrait plus jamais. Il posa sa main sur la portière pour l’empêcher de l’ouvrir.
– Qu’est-ce que tu veux de moi, Hélène ? Tu crois quoi ? Que je suis un toy boy, un gigolo ? Que je tente de me placer pour me faire entretenir ? C’est ça, l’image que tu as de moi ? Ou tu crois que j’ai juste envie de te sauter dans les chiottes d’un café, aussi classe soit-il, pour passer à la suivante ?
Il sentit la colère monter doucement en lui. Merde, pour qui le prenait-elle, à la fin ?!? Elle tourna la tête et le regarda enfin. D’un geste quasi félin, elle changea de position pour s’adosser à la portière et le fixa intensément. Il aperçut l’expression qu’elle devait prendre lors des négociations avec les clients. Non, pire, celle qu’elle arborait lors d’entretiens d’embauche.
– J’avoue ne pas arriver à me faire une opinion, Arsène. Je ne comprends pas ce que tu me veux.
Il se passa nerveusement la main dans les cheveux.
– C’est si compliqué à comprendre, bon sang ? Je veux te connaitre ! Sortir avec toi. Voir ce que ça donne. Et oui, faire l’amour avec toi, si l’envie se présente. Faire un bout de chemin. Mais certainement pas… ça. Pas un coup vite-fait dans des chiottes. Je vaux mieux que ça. Et j’espère que toi aussi, sinon, effectivement, je n’ai rien à faire ici.
Le visage d’Hélène blêmit, mais elle ne broncha pas.
– A vrai dire, je ne suis pas à l’aise avec ça.
– Avec le fait que je veuille une relation ?
– Oui. Un plan cul, j’aurais pu l’assumer. Une relation, je ne crois pas.
Arsène planta son regard dans celui de la femme.
– Notre différence d’âge, hein ?
Elle acquiesça doucement. Il soupira, peiné, et leva les mains au ciel.
– Écoute, cela fait près de quinze ans que je me suis fait à l’idée d’aimer les femmes mûres. Moi, ça ne me pose pas de problème. On ne reproche pas à un homme de préférer les brunes aux blondes ou les pulpeuses aux minces, mais on me regarde comme un pervers qui n’a pas réglé son Œdipe depuis que je suis majeur. Les gens, je leur dis merde, et avec toute la bienveillance du monde. Par contre, s’il y en a bien une avec laquelle je ne peux me battre, c’est toi. Si tu n’es pas à l’aise avec notre différence d’âge, si tu préfères passer à côté de quelque chose parce que tu refuses de sortir de ta zone de confort, je n’arriverai pas à te convaincre.
Elle se tut quelques minutes en fixant ses clés de voiture. Quand elle releva la tête, il sut. La bataille était achevée et il était perdant. Elle n’y arriverait jamais. Elle ne pourrait jamais s’afficher au bras d’un type qui avait l’âge d’être son fils. Elle ne pourrait pas construire quoi que ce soit en ayant l’impression qu’il y a un compte à rebours au-dessus de leur tête. Elle ne pourrait jamais se voir vieillir en ayant l’impression qu’il lui reste tant de belles années à lui.
– Je suis désolée, Arsène… Si tu avais dix ans de plus… Ou moi, dix de moins…
Il hocha la tête, déçu.
– Je comprends, ne t’inquiète pas.
Il s’approcha d’elle et posa un baiser sur son front. Puis, il se détourna et la laissa ouvrir la portière, alors qu’il s’éloignait. Elle mit quelques minutes avant de démarrer le moteur : sans doute hésitait-elle encore un peu… Juste un peu. Mais non, parfois, cela ne fonctionne pas. L’alchimie n’est pas assez forte pour passer outre ses valeurs, ses convictions. Il ne reste que cette sensation fugace d’avoir plu, ne serait-ce qu’un peu. Et le petit goût amer du regret, quand même.