Arsène nique les vieilles donzelles (Part.2)

Boulogne s’étendait face à lui. Accoudé à la rambarde, Arsène tira machinalement sur sa cigarette, profitant des températures clémentes qui faisaient leur retour. La porte-fenêtre de la terrasse s’entrouvrit, juste le temps de laisser passer quelques notes de musique et une frêle jeune femme brune. Mélanie s’adossa à la balustrade.
– Alors, Cousin, on s’isole ?
Arsène sourit et acquiesça.
– Tu sais bien que je ne suis pas à l’aise en société, Cousine.
La brune s’esclaffa.
– Je ne comprendrais jamais comment tu peux être aussi convaincant en tant qu’agent immobilier et aussi froid dans ta vie privée. Pourtant, mes amis sont plutôt sympas. Ils ne vont pas te manger. Même si l’une d’elles ne serait pas contre.
Mélanie lui lança un clin d’œil, auquel Arsène répondit par un soupir. Il avait bien repéré le manège d’une petite blonde potelée, qui minaudait dès qu’il ouvrait la bouche.
– Aurélie n’est pas ton genre ? Arsène secoua la tête et envoya d’une pichenette son mégot trois étages plus bas, de l’autre côté de la rue.
– Non, et tu le sais bien, Cousine.
Mélanie rit doucement.
– Effectivement… Mais j’ai bien le droit d’espérer que mon cousin se case enfin… Et si possible avec une gentille fille.
Arsène lui jeta un œil torve, feignant d’être offusqué.
– Parce que la gentillesse est une qualité avec une date de péremption ?
Mélanie haussa les épaules.
– Tu sais bien ce que je veux dire… Tu n’en as pas marre des liaisons éphémères ? Tu n’as pas envie de fonder un foyer ? Arsène garda le silence quelques instants, le temps de choisir ses mots.
– Tu sais bien que ce n’est pas mon but, dans la vie. Je n’aime pas vraiment les enfants.
Mélanie pouffa.
– Sympa pour Nolan !
– Non, il est chouette, ton gosse… Mais je ne suis pas spécialement à l’aise avec les mômes.
La brune hocha la tête, lui faisant comprendre qu’elle le taquinait. Elle le connaissait, son Arsène. Ils avaient pratiquement été élevés ensemble, grâce à leurs sœurs de mères et au fait qu’ils n’avaient qu’un an d’écart. Elle lui posa la main doucement sur l’avant-bras, et demanda, légèrement inquiète.
– Tout va bien, Cousin ? Il dégagea gentiment son bras et prit la petite main entre ses grands doigts noueux, pour la porter à ses mains et y déposer un baiser léger.
– Bien sûr que oui, Cousine. Et si ce n’était pas le cas, tu serais la première vers qui je me tournerais pour me confier. Rassurée, Mélanie lui caressa la joue. Tranquillement, elle retraversa la terrasse et rouvrit la porte fenêtre.
– Allez, ne traîne pas trop ici… Tu nous manques, à l’intérieur.
Arsène la regarda rentrer dans l’appartement où l’apparition de la brunette fut acclamée. Il extirpa une autre cigarette de son étui et l’alluma. Il aimerait être comme Mélanie. Toujours souriante, toujours pimpante et très entourée. Des amis pour la plupart depuis le lycée, présents pour les bons comme les mauvais moments. Une famille de substitution, pour elle qui avait perdu ses parents dans un accident voilà sept ans. Un mari aimant, qui lui a donné un merveilleux petit bonhomme de dix-huit mois aussi souriant que sa maman. La vie à laquelle tous les trentenaires aspiraient. Tous, sauf Arsène. Arsène n’arrivait pas à se projeter à plus de six mois et encore moins dans une vie à plusieurs. Plus jeune, il s’était interrogé : qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ? Et puis il avait fini par accepter que le fantasme du pavillon de banlieue, où une femme, deux enfants et un chien l’accueilleraient à 19h après un long trajet en RER, ce n’était pas le sien. Lui, il aimait son deux pièces à Barbès. Il aimait se décider sur un coup de tête pour visiter une exposition ou écumer les bars. Il aimait sa vie, tout simplement, et ne voyait pas l’intérêt d’en changer. Mais Mélanie avait parfois du mal à comprendre ce mode de vie. Sans parler de sa mère, qui le pensait sans doute gay parce qu’il ne lui avait pas présenté de compagne depuis dix ans. Depuis que ses conquêtes avaient pratiquement l’âge de celle qui lui avait donné la vie. Du fond de la poche de son jean, il sortit la carte de visite de la femme croisée sous la pluie. Hélène Silva, agence Pénélope. Arsène avait fait quelques recherches et savait qu’il s’agissait d’une agence d’hôtesses d’accueil. Sa deuxième cigarette atterrit non loin de la première et il dégaina son téléphone pour composer le numéro de portable. Après trois sonneries, une voix féminine un peu rauque résonna dans son oreille.
– Allô ?
Le cœur d’Arsène manqua un battement. Très vite, il se reprit.
– Bonsoir, Hélène. Vous ne m’avez pas rappelé, suite à mon message.
Au tour de la femme de marquer un temps d’arrêt.
– C’était pour vous laisser l’opportunité de renoncer à votre proposition, sans que cela soit déshonorant pour vous ou cruel pour moi.
– Je n’ai aucune envie de renoncer à ma proposition. Il ne s’agit pas d’honneur, mais de désir.
La femme se tut encore quelques instants. Arsène attendit, le cœur prêt à exploser. La voix d’Hélène avait un effet assez inattendu sur son corps. Elle était chaude, envoûtante, feutrée comme la nuit. En quelques mots, elle lui avait donné chaud. Très chaud. Il priait pour que leur relation ne s’arrête pas avant d’avoir même commencée, tant il était curieux de ce qu’elle pourrait donner. Il se décida à rompre le silence.
– Allez, acceptez mon invitation. Vous n’avez rien à perdre, à part une heure de votre temps. Vous choisissez le lieu, le jour, l’heure. Je me tiens à votre entière disposition.
– Bien. Demain matin, pour le brunch. Au café des Lettres, à Miromesnil, dans le XVIIIe. Je vous laisse réserver pour 11h, à mon nom.
Sans même lui laisser le temps de rétorquer, elle mit fin à la conversation. Mais Arsène s’en moquait. Il était excité.
Dans à peine plus de douze heures, il la revoyait.

Publicités