Arsène nique les vieilles donzelles

Arsène reposa la tasse qui avait contenu son expresso voilà encore quelques minutes. D’un regard, il balaya la salle du café typiquement parisien dans lequel il s’était arrêté. Il était venu faire une estimation de bien dans le quartier et s’octroyait une petite pause avant de retourner à l’agence immobilière qui l’employait, en espérant que la pluie qui s’abattait depuis 20 minutes s’arrêterait rapidement. Machinalement, il pianota le bar en zinc et détailla les gens qui l’entouraient. Quelques hommes entre deux âges, voire retraités, venus lire tranquillement le journal loin de bobonne. Une demi-douzaine de lycéens, s’esclaffant au-dessus de diabolos grenadine et de bières pression en se relayant au flipper. Une femme d’une trentaine d’années, fixant sans les voir les informations de BFM sur l’écran plat accroché au mur. Un peu fade, mais des jolies jambes mises en valeur par des talons de 8 cm. Pas l’air très épanoui. Arsène se demanda l’espace d’un instant si elle attendait quelqu’un ou si elle se remettait d’une mauvaise nouvelle. L’agent immobilier était doué pour deviner les gens. Pour les juger d’un seul regard. Déformation professionnelle, sans doute. A moins que ce ne soit cette compétence qui ait fait de lui un bon commercial, il ne saurait le dire. Son regard reprit son errance et c’est là qu’il la vit. Dehors, abritée sous le porche de l’entrée du café, son portable à la main. Une très belle femme, en tailleur pantalon et blouse crème. Jolie silhouette, bien qu’un peu empâtée. Des cheveux blonds cendrés brushés impeccablement, malgré l’humidité. La peau mate. D’où il était, il ne pouvait pas voir les yeux, mais il les devinait noisette. Il plongea la main dans la poche de son pantalon de ville, en tira quelques pièces qu’il lâcha sur le comptoir et sortit. D’un geste nonchalant, il s’appuya à la porte vitrée et sortit une cigarette de son veston.
– Cela ne vous dérange pas… ?
La femme releva la tête et lui fit un petit geste pour prouver son assentiment, avant de retourner au texto qu’elle tapait. Tout en allumant sa cigarette, il put l’observer de plus près. Des petites rides au coin des yeux, des sillons naso-géniens un peu marqués, une ride du lion peu présente : malgré l’air sévère arboré sous ce porche, Arsène miserait être en face d’une bonne vivante, habituée à rire. Il savait lire dans les rides féminines comme d’autres dans les lignes de la main. Il pouvait deviner qui avait abusé du soleil dans sa jeunesse, de l’alcool au quotidien, de la cigarette épisodiquement. Sa mère lui disait en riant qu’il aurait pu être dermato, s’il n’avait pas choisi la vente. La peau ne mentait pas. Elle révélait beaucoup de choses sur les femmes, leurs régimes, leurs grossesses… leur âge. C’est ce qui fascinait Arsène, au point d’en faire un critère de sélection chez ses compagnes. Il aimait les femmes de plus de 50 ans. Celles chez qui la peau avait perdu en fermeté à force d’être sollicitées… mais gagné en douceur. Il aimait le papier de soie situé sous le cou, sous les bras, dans le creux poplité. Il aimait l’expérience chez ces femmes, le fait qu’elles connaissent leurs limites, expriment leurs désirs. Mais surtout, il aimait la fragilité de celles qui avaient été belles. L’éclat de leurs yeux quand il aimait leur corps et qu’elles réalisaient que non, tout n’était pas fini. Qu’elles n’avaient pas atteint leur date de péremption.
Se sentant dévisagée, elle rangea son portable et se tourna vers lui.
– Pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous me fixez ainsi, jeune homme ?
Arsène dégaina son plus beau sourire de VRP, à mi-chemin entre le loup et l’agneau.
– Parce que je vous trouve incroyablement belle.
La femme rosit à ce compliment qu’elle n’attendait pas. Il en profita pour attaquer.
– Serait-ce trop cavalier de vous demander votre numéro de téléphone, pour convenir d’un rendez-vous à votre guise ? Un restaurant, un café, une expo ?
La femme pencha la tête et fronça les sourcils, en soupirant.
– Quel est votre nom, jeune homme ?
– Arsène, Madame.
Elle sourit.
– Voilà un nom peu courant, chez un garçon de votre âge.
Arsène rit franchement.
– Ma mère avait été diagnostiquée stérile. Quand elle est tombée enceinte, les médecins lui ont demandé de garder le lit. Ele y a dévoré l’intégrale des écrits de Maurice Leblanc. Heureusement que je suis né dans les années 80 et non dans les 90, elle aurait choisi un prénom de sitcom américaine… J’ai fini par me faire à Arsène. Au moins, il marque les esprits… Madame.
Elle baissa les yeux et soupira, visiblement mal à l’aise.
– Pourquoi veux-tu mon numéro ? J’ai l’âge d’être ta mère.
Arsène jeta d’une pichenette la cigarette loin sur l’asphalte mouillé.
– Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Je vois juste une femme resplendissante, que j’aimerais connaître. Je me contente d’espérer qu’elle me donne l’occasion d’avoir cette chance. D’autant plus qu’elle ne porte pas d’alliance et que, peut-être, si c’est effectivement un bon jour pour moi, son cœur est libre.
Elle l’observa quelques minutes et se mordit la lèvre, guettant une lueur ironique, attendant le trait cruel se voulant spirituel lui révélant qu’il ne s’agit que d’une boutade. Arsène ne cilla pas, ni ne se départit de son sourire. Alors, dans un soupir, elle plongea la main dans son sac. Elle en ressortit une carte de visite qu’elle lui tendit. Arsène s’arrangea pour effleurer ses doigts aux longs ongles framboise en prenant le carton rectangulaire.
– Sachez, Madame, que je saurai faire bon usage de ce numéro.
La carte disparut rapidement dans la veste de l’agent immobilier. Le sourire, lui, ne s’effaça pas. Il la regarda encore quelques instants, puis décida qu’il était temps de prendre congé.
– Je vais devoir affronter la pluie pour regagner mon bureau. Je vous appelle très bientôt.
Avec un dernier sourire, les mains dans les poches, il se détourna d’elle et avança vers le métro le plus proche. S’il ne sentait pas les gouttes de pluie, il savait son regard brûler son dos. En ne donnant pas sa carte, il gardait le contrôle et ça lui plaisait. Il ignorait encore si elle accepterait son invitation, mais avait bon espoir. Et peut-être, bientôt, il ferait refleurir chez elle ce qu’elle croyait fané.