La cabane

J’ouvre la porte avec quelques difficultés. Le bois a sans doute travaillé durant l’hiver, il faudra que Killian la rabote pour les prochaines vacances. Je pose le sac dans l’entrée et embrasse la cabane du regard. Notre cabane. Cette petite bicoque de trois pièces sur deux étages, paumée au milieu de l’Oise, avec un bout de terrain affleurant un petit cours d’eau, était celle de mon père, écrivain. Quand il recherchait l’inspiration, il venait s’isoler ici, dans le confort le plus spartiate, avec, pour seule compagnie, sa radio. Il est mort voilà dix ans. Et maintenant, c’est moi qui viens me réfugier dans cette maisonnette.
Derrière moi, Killian force sur la porte pour la refermer.
– Je raboterai ça ce week-end.
Je l’observe un instant. Il est beau, mon homme. A ne le voir qu’entouré de nos trois enfants et exténué par son travail dans le bâtiment, j’ai fini par l’oublier. Les nuances de gris, je les trouve désormais plus sous ses yeux que dans notre chambre à coucher. Après avoir remis le courant, il branche le frigo et y range les provisions qu’il a amenées.
– Tu as prévu de quoi faire un barbecue ?
Sans me regarder, il me répond, la tête plongée entre les étagères qu’il remplit méticuleusement.
– Je ne pensais pas que tu en aurais envie, avec ce temps humide.
Je ne peux m’empêcher de marquer ma déception.
– Dommage. J’aime quand ta peau sent le charbon de bois.
Silencieusement, il referme le réfrigérateur et s’adosse à sa porte, en croisant les bras sur la poitrine. Il reste quelques secondes à scruter mon visage, y cherchant une preuve d’ironie. Sans doute surpris, parce que cela fait des mois que je ne lui ai pas témoigné de l’intérêt, en tout cas, ce genre d’intérêt-là. Ses yeux verts se radoucissent quand il comprend qu’aucune raillerie ne se cache dans mes propos. Il rejette ses cheveux bruns mi longs en arrière d’un mouvement sec de la tête.
– Si ce n’est que cela, je peux faire du feu. En plus, cela réchauffera la maison.
En quelques enjambées dans le minuscule salon avec coin cuisine, il est devant la cheminée. Il dispose quelques bûches, du papier journal et gratte une allumette. Je regarde ses épaules, moulées dans un pull fin, de couleur gris clair. Killian n’est pas grand, mais il est bien bâti, large de torse, avec des bras devenus au fil des années impressionnants à force de porter des matériaux de construction. Encore une fois, je me demande comment j’ai pu oublier qu’il est aussi viril, aussi mâle, en toute objectivité. Sans bruit, je m’approche de lui, me laisse tomber dans le canapé marron, hideux mais tellement confortable. Je m’enroule dans le plaid écossais qui y traîne toujours à cet effet et le regarde faire.
Trois enfants et quinze ans de vie commune. Voilà ce qui m’a fait perdre la mémoire. Qui a réussi à émousser mon désir de ses larges mains calleuses, de son nez aquilin, de sa fossette au menton. A tuer mon envie de lui.
En fait, je crois que nous étions deux pour creuser la tombe de notre vie sexuelle.
L’homme d’aujourd’hui est un petit garçon. Il a toujours peur. De ne pas être à la hauteur, d’être doté d’un trop petit pénis, de ne pas tenir assez longtemps, de n’avoir pas eu assez de maitresses ou que sa femme ait eu trop d’amants, d’être perçu comme un pervers « qui ne pense qu’à ça », d’exprimer ses fantasmes… Et une peur maladive d’être rejeté. A force d’être trop poli, il en devient fade. Le sexe doit être instinctif, animal. En tout cas, j’aimerais qu’il le soit. J’aimerais que Killian ait tellement envie de moi qu’il arrête de me demander la permission de me prendre. Qu’il ne se contrôle plus parce que je lui fais perdre la tête. Mais non. Kilian est un garçon poli, qui ne sait plus me donner envie, qui n’ose plus le faire. Un garçon poli, face à une femme sans doute toujours mécontente. Mais aussi, sûrement, un garçon fatigué, qui a passé l’âge de penser avec sa queue, comme le font les garçons de 20 ans.
A moins que ce ne soit moi qui ait vieilli au point de ne plus lui plaire ?
– A quoi tu penses ?
Je baisse les yeux.
– Au fait que je sois vieille.
Il hausse les épaules.
– Tu as un an de moins que moi.
Et il se retourne vers l’âtre souffler sur les braises.
Tout Killian, ça. Pragmatique. Et avare en mot comme en compliments. Parfois, j’aimerais qu’il mente. Qu’il me dise que je n’ai pas changé depuis qu’il m’a rencontrée. Que je suis toujours aussi belle, aussi désirable. Si j’osais, j’aimerais qu’il me trouve bandante.
Oui, bien sûr, c’est sous-entendu. S’il ne me trouvait pas belle, il partirait, m’a-t-il déjà rétorquée. « Mais les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus », comme dirait l’autre. J’ai besoin de l’entendre. Savoir ne suffit pas, il faut me le rappeler.
Je vois mon compagnon se redresser, satisfait de voir la flambée prendre. La température de la pièce se réchauffe doucement, mais pas l’atmosphère entre Killian et moi. Il s’assoit sans mot dire à mes côtés et nous fixons silencieusement les flammes qui lèchent les briques noircies de l’âtre.
– Qu’est-ce qui nous est arrivé, Killian ?
Il déglutit et me regarde avec un petit sourire triste.
– Quand tu disais vouloir parler de nous, j’espérais que tu me laisserais au moins ouvrir la bouteille de bourbon.
A mon tour, je souris.
– Ouvre-la, ta bouteille. Et donne-moi une bière, s’il-te-plait.
Il se dirige vers le coin cuisine et en revient avec nos boissons. Je décapsule la bière, pose la capsule sur la table basse en bois massif, me renfonce dans les coussins moelleux et porte le goulot à mes lèvres, sans quitter le feu du regard. Quand je me tourne vers Killian, je vois qu’il m’observe. Il me sourit tristement.
– Ce qui nous est arrivé ? Trois enfants, des boulots prenants, de l’âge. La vie, quoi. Comme tout le monde.
– Je n’ai pas envie d’être comme tout le monde.
Il hausse les épaules, alors que je m’envoie une gorgée de bière. Il n’aime pas ma question suivante, que je murmure plus que n’assume.
– Pourquoi c’est plus facile d’être excité par la nouveauté que d’entretenir la flamme ?
A son tour de fixer l’âtre.
– Parce qu’il y a… « de la nouveauté » ?
Je secoue la tête, doucement.
– Non, non… Mais ça a failli.
Il encaisse l’information, silencieusement, douloureusement. J’en profite pour le questionner à mon tour.
– Et toi, en quinze ans ? Jamais d’occasion ?
Il vide son verre d’alcool et claque la langue, avant de se resservir et de poser la bouteille de bourbon sur la table.
– Ou alors je n’ai pas vu. Parce que moi, je ne voulais pas voir. Moi, je ne vois que toi.
Je mords ma lèvre. C’est moi, la chaudasse. Celle qui a besoin de plaire, qui allume. Mon homme est celui qui est raisonnable, qui est bon, qui est sain. Mes yeux piquent, l’air me manque. Je préfère me taire. Il boit une lampée et me demande, d’une voix lasse :
– Que veux-tu, au juste ?
– Me sentir vivante. J’ai l’impression d’être un zombie, de courir entre le travail et l’école, le supermarché et la laverie. C’est pas une vie, ça.
– C’est pourtant la nôtre.
– Et ça te convient ?
Il hausse les épaules pour toute réponse, toujours sans me regarder. Et là, j’ai envie de le frapper, j’ai envie de le pousser à bout, dans ses derniers retranchements. J’ai envie qu’il me parle, qu’il s’exprime, de ne plus être la seule à être prête à faire quelque chose pour sauver ce qui peut l’être. Mais avant que je n’aie le temps de répliquer, il ouvre la bouche pour rétorquer, un peu agressif.
– Tu sais ce que c’est, ton problème ? Tu es une éternelle insatisfaite. Tu attendais avec impatience d’être mère. Maintenant, tu as hâte qu’ils soient ados, pour respirer, retrouver un peu d’indépendance. Bientôt, tu rêveras d’être à la retraite… Et un jour, avant même que tu ne t’en rendes compte, tes plus belles années seront derrière toi. Profite de ce qu’il y a de bien dans ta vie, bordel, au lieu de rêver à ce qu’elle pourrait être.
Je prends la claque sans broncher, en faisant rouler la bouteille entre mes paumes, avant de répliquer, agacée.
– Non, le problème, c’est que j’ai 35 ans et que j’ai déjà l’impression d’être vieille.
Je pose la bière par terre, me penche vers lui et attrape ses mains dans les miennes.
– Killian, tu ne peux pas me dire que cette vie te convient… Souviens-toi de nos après-midis sous la couette ? De nos fous rires pour un rien ? Depuis quand n’avons-nous pas rit ? Ou fait l’amour ?
La stupeur se lit sur son visage et peut-être, un peu de sarcasme.
– Tu te moques de moi ? Tu es tout le temps fatiguée, de mauvaise humeur à cause du travail ou des enfants ! Je ne sais plus comment te demander !
– Eh bien ne demande pas ! Agis, prends-moi !
– Par surprise ?
– Pourquoi pas ! Tout sera plus excitant que le coït du mardi soir dans le lit conjugal.
Blessé, il retire ses mains des miennes, vivement, comme si je lui avais broyé.
– Tu n’aimes pas ma façon de faire l’amour ?
– Non, ce n’est pas ce que je dis. Je dis juste que c’est la même depuis quinze ans. Efficace, mais sans surprise.
– Il me dévisage comme s’il ne m’avait jamais vue.
– Et tu proposes quoi ?
– Pimentons ! Objets, scénarios… tu ne me parles jamais de tes fantasmes !
– Et pourquoi pas l’échangisme ou le truc à trois, pendant que tu y es !
– Si ce qu’il faut pour te faire bander, c’est me voir bouffer la chatte d’une autre, je boufferai la chatte d’une autre !!!
Le ton est monté plus que je ne voulais et je suis au bord de l’hystérie. D’abord choqué, il finit par exploser de rire.
– Bien, bien, bien… Mais nous n’irons pas jusque là. Je suis incapable de te partager.
Reprenant son souffle, il redevient sérieux.
– Je vois ce que tu veux dire. Tu préfères te brûler dans des plans torrides que continuer à te geler le cul dans cette relation tiédasse.
Je ferme les yeux, soulagée qu’il comprenne mon message.
– Je t’aime, Killian, comme au premier jour. Mais il faut vraiment qu’on se consacre du temps, avant que je pète un plomb.
Je n’ose pas aller au bout de ma phrase et lui avouer que parfois, je rêve de les abandonner, lui et les enfants, pour refaire ma vie ailleurs, avec un mec qui aurait dix ans de moins que moi et qui me ferait hurler tous les soirs. Que j’ai l’impression d’être un animal enchaîné prêt à se ronger la patte pour retrouver sa liberté. Qu’il y a bien longtemps que je me contente de survivre au lieu de vivre.
Est-ce que le problème vient de moi ? Est-ce que cette impression de perdre mes plus beaux moments n’est dictée que par une petite dépression hivernale, une carence en vitamines D ? Deviendrais-je folle, prête à jeter le bébé avec l’eau du bain, tout simplement parce que je suis fatiguée ? Ce sont habituellement les arguments que me jette à la tête Killian, quand j’essaie de lui parler dans notre maison familiale, entre une vaisselle et la surveillance des devoirs. C’est la raison pour laquelle je l’ai supplié de venir avec moi dans notre cabane, pour parler loin du travail, des enfants, des tâches domestiques. Pour se consacrer à nous. Et peut-être que cela fonctionne. J’en ai la timide impression, au creux de moi, quand je le vois silencieux, le front plissé, le visage tourné vers les flammes. J’attends qu’il réagisse, pelotonnée dans mon plaid écossais. Il finit par tourner la tête et poser son regard sur moi. Il tend la main et, du bout des doigts, dégage une mèche de mon carré lisse blond, effleure ma joue.
– J’essaierai. Je te le promets.
J’acquiesce silencieusement. Pas de belles résolutions ou de solutions miracles, mais juste un aveu sincère. Et la preuve qu’il a entendu. C’est déjà ça.

 

Il m’est pénible de m’éloigner du feu et de sa douce chaleur, mais la maison me paraît un peu moins humide. Je laisse Killian, retourné à sa contemplation, sur le canapé et décide de prendre une douche avant de nous préparer un truc à manger. Je n’ai pas spécialement faim, mais il doit bien être 21h et je sens que la conversation n’est pas finie. Qu’elle durera peut-être tout le week-end et qu’il nous faudra prendre des forces.
Tout en montant l’escalier en bois branlant qui mène au premier, composé d’une chambre et d’une salle de bain, je me dis qu’il est bon de ne pas subir les chamailleries de la fratrie, en sécurité avec ma mère. Une conversation au milieu de ce brouhaha aurait été impossible.
Je pénètre dans la salle d’eau, qui sent le renfermé, et me promets mentalement d’aérer après ma douche. Je fais couler un peu d’eau pour purger les tuyaux et me déshabille rapidement. J’aperçois alors mon reflet dans le miroir en pied. Mes chairs sont moins fermes. Trois grossesses ont élargi mes hanches, mon ventre n’est plus aussi plat qu’avant. La cicatrice de la césarienne pour le deuxième est un peu de travers et se voit à travers mes poils pubiens. Mes seins ne sont plus aussi gonflés, après des mois et des mois d’allaitement. Mes cernes se partagent le contour de mes yeux avec des ridules. Douloureusement, je m’oblige à faire face à cette vision. Je rentre le ventre, sors les fesses. Relâche tout. Ce corps n’est plus celui d’une adolescente, mais celui d’une mère. Il faut que je me fasse une raison. Je soupire. Et je vois Killian arriver derrière moi. Il me regarde dans le miroir, les yeux un peu brillants et je me déteste instantanément de lui avoir fait de la peine. Mais je ne détourne pas le regard, ne bouge pas quand il m’enlace et me souffle dans l’oreille.
– Pardon. Pour tout ce que je n’ai pas fait.
Je lui souris faiblement. Alors, il se penche un peu plus et susurre.
– Tu es toujours aussi belle. Toujours aussi… bandante.
Alors, à ce mot, je sens mon ventre me chatouiller. Je sens l’intérieur de mon être devenir humide, mes hormones s’exciter. Doucement, mais sûrement. Alors que ses bras glissent le long de mon ventre pour se positionner sur mes hanches, j’ai l’impression que mon corps entier se réveille après une longue hibernation.
Enfin.

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Auteur : Aurore Baie

J'aime écrire. A vrai dire, c'est mon métier. Mais on écrit pas toujours ce qu'on l'on veut, au boulot. Alors je m'offre ici une salle de jeu... Bienvenue dans mon recueil de nouvelles érotiques! Il va sans dire que tous les textes publiés ici sont des créations originales... Pas touche sans accord ! Merci !

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