La chasseresse

Mounia s’observe dans la glace des toilettes du cinquième étage. La colère fait flamboyer ses yeux et ses joues sont briques. Lentement, elle expire, tentant de retrouver son calme. La réunion avec le conseil d’administration ne s’est pas passée suivant ses plans. Ils ne l’ont même pas laissé exposer ses idées jusqu’au bout. Et le directeur, dont elle est pourtant le fidèle bras droit, lui a parlé comme à une simple assistante, un faire-valoir doté de nichons. Comme si elle était dépourvue de jugeote ou d’expérience.
Elle en a marre d’être obligée, sans cesse, de prouver sa valeur parce qu’elle est une femme, qui plus est née de parents immigrés.
De faire deux fois plus d’heures pour un salaire moindre que celui de ses collaborateurs masculins. D’accuser les regards obliques parce qu’elle n’a pas d’enfant à son âge, comme si c’était l’unique option pour les femmes.
De s’excuser d’avoir de l’ambition, une grosse voiture, et d’être un requin en négociation.
Elle sait ce que ses collaborateurs disent d’elle, dans son dos. Qu’elle est malbaisée, d’où son aigreur. Comme si c’était la faute d’un homme. Comme si elle était assez cruche pour laisser l’entière responsabilité de son orgasme reposer sur autrui, comme si elle « attendait » d’une queue qu’elle la fasse jouir.
Elle en a ras le bol d’être une femme, souvent. D’être considérée comme le sexe faible et de devoir cacher sa puissance.
Elle rejette ses boucles noir corbeau derrière son oreille et les tient à une main pour se pencher vers le lavabo. De l’autre main, elle pousse le bouton pressoir et boit à même le robinet. Elle se relève et s’essuie les lèvres d’un revers de la main.
La fin d’après-midi va être longue. Très longue.
Heureusement, dans quelques heures, c’est le week-end. Comme à chaque fois qu’elle est en colère, ou sur les nerfs, elle sait ce qu’elle doit faire pour se calmer.
Elle chassera.

Mounia arrête sa voiture devant un grand portail en fer forgé. Elle éteint ses phares brièvement, les rallume, les ré-éteint, les rallume, passe en pleins phares, puis en feux de croisement. Une minute à peine plus tard, un homme emmitouflé dans une doudoune lui ouvre la porte. Elle pénètre sur la propriété, s’arrête.
– Bonjour, Edgar, vous allez bien ?
Edgar se penche à la fenêtre. Mounia sent le regard s’attarder plus que de raison sur son décolleté et cela la fait rire. Elle se cambre, manquant de faire sortir ses seins de sa veste en cuir. Puis, elle dévoile un sourire carnassier.
– Bien, madame Mounia. La patronne a préparé la zone de jeu. Elle vous attend dans le petit salon, comme d’habitude.
– Merci, Edgar. Je me gare sur le parking des invités.
Mounia remonte la vitre. Il fait froid. Ses tétons sont douloureux sous le cuir. Cela promet d’être vivifiant.

Ses bottes de rangers font du bruit sur le parquet ancien. Mme de Lambercier, en petit tailleur strict bordeaux, lève la tête de ses papiers en l’entendant. Elle jette un œil sur son legging en cuir noir et son blouson.
– Tu n’as pas peur d’avoir froid, Mounia ? Les nuits d’avril sont encore un peu fraîches, à la campagne. Ce n’est pas comme chez toi, dans la capitale.
Mounia sourit, en s’approchant de la propriétaire des lieux.
– C’est mignon de vous inquiéter pour moi.
Mme de Lambercier a un petit rire sec et ne prend pas la peine de répondre au sarcasme qu’elle n’a pu manquer de saisir.
– Bien, j’ai suivi ta liste de désirs. J’ai été étonnée que tu me contactes si tardivement. Ca a été dur de trouver une proie dans un laps de temps aussi court, mais je pense qu’elle te satisfera.
Mounia lui tend une enveloppe.
– Je me doute que l’opération a été moins aisée que d’habitude. C’est la raison pour laquelle j’ai ajouté un supplément.
Mme de Lambercier penche la tête un instant, en signe de remerciement.
– Ton équipement est dans le hangar à bateaux. Mais dépêche-toi. La proie a été lâchée voilà déjà un quart d’heure. J’espère pour toi qu’elle ne l’a pas trouvé avant toi… Sinon tu passeras ta nuit à chercher dans l’obscurité et tu risques de rentrer les mains vides.
– Voyons… M’avez-vous déjà vu finir une nuit de chasse bredouille ?
Elle rebrousse chemin, en direction de la sortie. Une fois devant la porte, elle fait volte-face.
– Au fait… homme ou femme ?
Mme de Lambercier la fixe quelques secondes.
– Homme. J’ai senti que tu en avais besoin, ce soir.

Silencieusement, Mounia longe le mur ouest de la demeure XVIIIe siècle. Une propriété de caractère, solide, entourée d’un parc de plus d’un hectare, dont une partie boisée et une mare avec un ponton. C’est vers cette dernière que la femme se dirige rapidement, tout en veillant à rester à couvert. À chaque chasse, elle ressent le même frisson, la même adrénaline. Elle est excitée avant même de poser le pied sur le sol de la propriété. La proie compte peu : homme, femme… L’important est la chasse, et la mise à mort. L’important, c’est de faire plier l’autre à son désir, de le pister, de jouer avec, comme un chat avec un moineau blessé. C’est de décider où, quand, comment… Elle se souvient d’une blonde coriace, qui l’avait fait cavaler toute la nuit, et avec qui elle s’était battue à mains nues, au petit matin. Mais elle avait eu le dessus.
Un homme, dont l’endurance ne valait pas la sienne. Elle avait abrégé ses souffrances rapidement, parce qu’il semblait transi de froid. Il faut dire que Mounia a une excellente constitution. Elle ne craint pas spécialement les températures extrêmes. Elle dort peu et ne mange pas forcément à heures régulières. Elle a un mental d’acier et un corps qu’elle entretient quatre fois par semaine en club, après des années de pratique de boxe française. Elle n’a jamais fumé et, malgré ses 38 ans, elle est une adversaire redoutable, même pour les plus jeunes.
Elle parvient au hangar sans difficulté : au bout d’une huitaine de chasses, elle connait le terrain par cœur. Elle sait notamment que les quelques lumières sur la pelouse s’éteindront à minuit pile, les laissant dans la totale obscurité, mis à part une rangée de luminaires autour de la mare, pour des questions de sécurité. Si elle n’a pas repéré sa proie avant, la tâche s’avèrera ardue. Elle hâte le pas sur les quelques mètres à découvert et se faufile dans le hangar. Sur une planche posée sur des tréteaux, un sac à dos noir. La proie n’est pas arrivée la première, c’est déjà ça. Mounia se jette dessus et l’ouvre. Elle trouve dedans des jumelles à infrarouges, une paire de menottes, une corde, un couteau de chasse, une lampe torche et un pistolet. Pas de nourriture. Mounia serre les dents. Le contenu du sac varie régulièrement, mais d’ordinaire, elle y trouve au moins un encas et une petite bouteille d’eau. Elle suppute donc qu’il va falloir trouver une des cachettes de provision qu’elle laisse d’habitude aux proies. D’un geste expert, elle glisse l’arme dans sa ceinture, contre ses reins, et remet le reste dans le sac, avant de l’enfiler sur son dos. Elle ressort du bâtiment et jette un œil dans la barque accrochée au ponton. Rien. Elle ferme les yeux, inspire et fait le calme en elle. Pas de bruit. La proie porte un bracelet GPS sur elle. Si elle reste immobile plus de 15 minutes, le bracelet se met à biper, et cela pendant la première heure. Elle en conclut donc que la proie est en mouvement. Elle se met en route. Elle doit avoir environ une heure et demie face à elle avant que les lumières s’éteignent.

Après avoir quadrillé l’espace vert autour de la maison, Mounia décide de s’enfoncer dans la partie boisée. Elle est perplexe : pas de bruit, pas de trace au sol, pas d’ombre… Rien. Cette proie semble expérimentée. D’habitude, elle les repère avant l’extinction des feux et là, elle n’a aucune piste. Elle commence à fureter dans les bois, à regarder au sol ou dans les souches si elle ne trouve rien. Elle connait suffisamment Mme de Lambercier pour savoir que des armes et des vivres sont cachées à différents endroits du site. Elle finit par trouver un sac poubelle noir scotché sur un tronc, à deux mètres du sol. Elle saute, attrape la branche la plus basse et se hisse comme sur des barres asymétriques. En trois mouvements, elle est à califourchon sur la branche et elle ouvre son sac à dos pour en extraire le couteau. Elle coupe le chatterton, arrache le plastique et plonge la main à l’intérieur de la pochette. Ses doigts rencontrent deux petites bouteilles d’eau, une barre de céréales et un paquet de chips. Elle rit intérieurement : impossible de manger ce truc sans se faire griller. Elle sort une boussole également. Inutile, la concernant, elle connaît les lieux par cœur. Souplement, elle redescend de l’arbre et se couche au sol. Un bruit sur sa droite lui a fait dresser l’oreille. Visiblement, l’homme est en train d’examiner les arbres aussi. Elle est désormais certaine que la proie a déjà joué auparavant.
Intéressant.
Elle attend quelques minutes, jusqu’à ce qu’un bruit sourd lui parvienne. Mounia se redresse d’un bond et se dirige vers l’origine du bruit. Elle suppose qu’il vient de sauter d’un arbre : peut-être a-t-il trouvé une pochette également. Rien. Pas de chatterton sur l’arbre ou à terre, pas d’homme qui s’enfuit. Il lui a échappé. Elle grimpe sur l’arbre, monte de quelques mètres pour avoir une vision globale. Elle finit par voir une silhouette en lisière de la partie boisée, qui se dirige vers une cabane utilisée pour ranger le matériel de jardinage. Merde, elle l’avait oubliée, celle-là. À toute vitesse, elle redescend, prenant toutefois garde à ne pas tomber. Une fois à terre, elle traverse le bois, aussi vite qu’elle peut sans faire de bruit.

Mounia contourne la cabane à outils. Par la fenêtre pleine de poussière, elle se risque à jeter un œil à l’intérieur et se colle aussitôt à la cloison en contreplaqué. Elle a vu une ombre, dans un coin. Elle le tient. Elle revient vers la porte, appuie doucement sur la clenche tout en attrapant le pistolet sur sa hanche et pénètre dans la cabane.
– Je crois que la partie est finie pour toi.
L’ombre ne bouge pas. Mounia avance d’un pas et sent alors une main dans son dos.
Elle est poussée, projetée dans la cabane et perd l’équilibre, tombant à genoux sur le sol en terre. Elle se redresse au moment où la porte se claque. Elle tente de l’ouvrir, sans succès. Puis se ramasse, se roule en boule, les bras contre les seins, prend son élan et s’écrase de tout son poids contre le battant. La cloison vacille, la proie est sans doute derrière. Mounia entend comme un raclement. Ce fils de putain a bloqué la porte avec une branche. De colère, elle rugit. Elle s’est faite avoir comme une débutante. Elle comprend pourquoi il a longé le bois et ne l’a pas traversé : il voulait la piéger. Elle se retourne vers le fond de la cabane. L’ombre qu’elle a aperçu depuis la fenêtre n’est que la tenue utilisée par le jardinier pour barboter dans la mare, disposée de manière à créer l’illusion d’une carrure masculine. Elle la fout à terre. Elle est faite comme un rat dans sa cage. Et c’est le moment où le peu de luminosité à l’intérieur de la cabane disparaît : il est minuit, la propriété est plongée dans les ténèbres.

Mounia fouille rapidement à l’intérieur du sac à dos et en extirpe la lampe torche. S’il était hors de question pour elle de l’utiliser dehors pour ne pas griller sa position, la proie sait désormais où la trouver. Elle peut faire du bruit, de la lumière. Avec le faisceau lumineux, elle regarde si elle peut dégonder la porte. Les ferronneries sont rouillées, l’entreprise risque de lui prendre trop de temps. Elle se retourne vers la fenêtre par laquelle elle a observé l’intérieur de la cabane. Même en la brisant, elle craint de ne pouvoir faire passer ses hanches et n’a aucune envie de se retrouver bloquée comme un ver sur un hameçon. Elle balaie la pièce avec le faisceau lumineux. Pas d’outils, à part une pelle et un râteau. Elle s’assoie sur un sac de terreau, fouille dans le sac à dos et en extrait le sac de chips. Tout en grignotant, elle réfléchit. Elle ne passera pas cette nuit dans une cabane humide. Elle a payé sa chasse suffisamment chère. Elle en a tellement besoin. Peut-être qu’elle peut soulever la porte avec le râteau et faire levier, malgré la rouille sur les gonds ? Elle finit son paquet de chips, l’abandonne sur le sac de terreau et empoigne le râteau. Elle en glisse le manche sous la porte, force de tout son poids, mais rien ne bouge. Le sol en terre battue ne lui permet pas une bonne prise en main, lui racle les doigts.
La terre battue.
Le regard de Mounia glisse sur la pelle, dans l’angle. Elle l’attrape, pose la lampe sur le sac de terreau, soupire, et commence à creuser là où la terre est la plus meuble, là où elle est sûre que des fondations ne sont pas enfouies : sous la porte.

Elle se hisse avec les bras de l’autre côté. Le battant de la porte lui racle les fesses. Elle a voulu économiser quelques coups de pelle et ça va lui valoir des bleus sur le cul. À moins qu’elle ne prenne du fessier en avançant en âge. Décidemment, cette soirée commence à être déprimante. Encore à quatre pattes, elle passe la main l’intérieur de la cabine et tire le sac à dos vers elle. Elle peste. Elle a perdu deux heures dans cette cabane. Elle n’aime pas être en colère, ça a tendance à aveugler son jugement, à perturber ses facultés de concentration. Rapidement, elle retourne dans les bois et choisis un des chemins les plus empruntés, mais pas le sentier principal : il ne serait pas suffisamment stupide pour y passer. Elle sort la corde de son sac, juge rapidement de la distance entre deux arbres et coupe la distance suffisante. Avec la longueur totale, elle peut préparer trois pièges, qu’elle tend dans un périmètre un peu serré. Puis elle grimpe sur un arbre, le plus haut possible, et porte les jumelles à infrarouges à ses yeux. Pendant de longues minutes, elle scrute les bois, les alentours du lac, le ponton. Puis, elle repère quelque chose, dans une barque. Elle croit d’abord que le type se cache, mais elle comprend très vite qu’il a les bras derrière la tête.
Il la nargue.
Elle grince des dents et se glisse le long de l’écorce jusqu’au sol. Elle longe le mur d’enceinte, contourne la maison, mais, le temps d’arriver jusqu’au ponton, l’homme a disparu. Elle le voit s’éloigner en direction des bois. Exactement par le chemin qu’elle a pris pour arriver jusqu’à la berge. Petit con. Elle s’élance à sa poursuite, le plus vite possible, et dégaine son arme. Il zigzague entre les arbres, elle ne parvient pas à viser en courant. Elle s’arrête, souffle et se met de profil. La main tendue, elle vise le dos large de l’homme. Au moment où elle tire, l’homme s’écroule. Elle reprend sa course, heureuse de l’avoir touché. Mais, quand il se relève, malgré l’obscurité, elle ne distingue aucune tâche de peinture blanche maculant sa veste. Elle jure. Il s’est juste pris les pieds dans un des pièges. Le jeu n’est pas fini. Ses poumons la brûlent, sa tête bourdonne et elle enrage de voir qu’il est plus rapide qu’elle. Elle donne tout ce qu’elle a, mais elle trébuche sur une racine. Le temps de reprendre son équilibre, il a disparu.
Elle se laisse tomber à genoux. Ce n’est définitivement pas sa nuit.

Mounia approche de l’homme qui lui tourne le dos, au bord du lac. Il l’attend. Le jour se lève, le jeu est achevé.
– Félicitations.
Il se retourne vers elle.
Grand, brun et les cils comme ourlés de khôl. Des origines méridionales, vraisemblablement. Le cheveu ras. Environ 45 ans. Son regard pétille en parcourant les formes de Mounia.
– Merci. C’est ma première fois, en tant que proie. Mme de Lambercier m’a demandé de la dépanner, pour ce soir.
– Un chasseur, donc ?
– D’habitude, oui. À l’avenir… Je me considèrerai plutôt comme switch. J’ai pris autant de plaisir à être chassé qu’à chasser.
Mounia pose la main sur sa hanche.
– Mme de Lambercier m’a donné un adversaire coriace. Habituellement, je boucle l’affaire avant minuit.
L’homme sourit et plonge les mains dans ses poches, comme intimidé par le compliment. Mais Mounia sait que c’est de la fausse modestie. Elle avait croisé quelques chasseurs, auparavant. L’humilité n’est pas leur qualité première.
– Vous avez une sacrée réputation, dans le club. J’étais honoré d’être votre proie, Madame. Que faisons-nous, maintenant ?
Mounia hausse les épaules.
– Je ne sais pas. D’habitude, je gagne. La proie n’a pas son mot à dire. Je ne connais pas les usages quand c’est l’inverse.
Il rit doucement. Mounia exagère volontairement les traits. C’est un jeu de rôle, pour tous. Chacun a son mot à dire, le consentement reste primordial, même lorsque la proie perd. Mais la chasse a tendance à faire grimper l’excitation, y compris sexuelle. Si le prix à remporter n’est pas officiellement dans le contrat, personne n’est dupe.
Mounia se racle la gorge.
– Puisque vous êtes habituellement chasseur et que vous avez décidé de changer de place pour une fois, il me semblerait logique que vous soyez à ma disposition.
– Qui vous dit que l’idée n’était pas, au contraire, de gagner pour fouetter votre petit cul ? Sinon, je me serais laissé attraper rapidement.
– Non, parce que vous savez que la chasse excite. Que, sans ce plaisir-là, vous n’auriez que peu de chance que j’en accepte une autre sorte.
Il la regarde un instant.
– Et si nous faisions moitié-moitié ? J’enfile vos chaussures si vous enfilez les miennes…
Mounia secoue la tête.
– Non. Je ne suis pas du genre… docile.
– Vous pensez que je le sois ?
– Non plus. Mais j’imagine que ça vous fait bander de l’être exceptionnellement pour moi.
Une fois de plus, il baisse les yeux, mains toujours au fond de ses poches.
– Oui, ça me fait bander.
Enfin le jeu reprend. Mounia retrousse ses lèvres, dans un sourire légèrement carnassier.
– Alors allons-y.
D’un pas décidé, elle avance vers le hangar à bateau, l’homme sur ses talons. Malgré l’heure avancée, elle ne ressent pas la fatigue. Son ventre se tend à l’idée d’avoir un corps d’homme à disposition. Elle referme la porte derrière eux, met le crochet.
-Déshabille-toi.
– Bien, Madame.
Doucement, elle s’approche du coffre posé au sol, l’ouvre et commence à farfouiller dedans. Les jouets sont toujours nettoyés et désinfectés avant chaque séance. Elle sort une boite de préservatifs puis coule un regard vers l’homme. Il est déjà nu, ses vêtements sont pliés et posés au sol. Son pénis commence à s’ériger. Malgré son attitude faussement soumise, ses yeux pétillent. Il la met clairement au défi de le soumettre. Mounia ne sait pas si cela l’agace ou la fait rire. Elle lui désigne du menton la croix de Saint-André au fond du hangar.
– Passe tes mains dans les liens.
L’homme se déplace lentement vers la croix. Mounia peut observer sa musculature à chaque pas. Son ventre devient un peu plus moite encore, alors qu’il glisse ses poignets dans les menottes en cuir et écarte les jambes. Mounia se redresse et vient serrer les bracelets. L’homme en profite pour se tenir très près d’elle et son pénis est à deux doigts de la frôler. Mounia donne une petite tape, dessus, le faisant vibrer.
– Couché. Je ne t’ai pas donné l’autorisation.
Il sourit, moqueur. Encore un fois, elle sent qu’elle n’a pas l’entier contrôle de la situation et cela l’agace. Elle retourne au coffre et en sort une badine. Sèchement, elle l’abat sur sa cuisse gauche, puis la droite. Il tressaille mais ne la quitte pas des yeux. Un autre petit coup sec sur le ventre, puis elle frappe chaque mollet. Elle voit que l’érection ne bouge pas : s’il ne mollit pas, l’homme n’est toujours visiblement pas à son maximum. Sans doute la badine n’est pas à son goût. Elle soupire : elle aime bien fouetter les proies, mais juste quand elle les voit se trémousser sous ses coups, couinant à la fois pour y échapper et en redemander. Le stoïcisme de l’homme émousse donc son excitation. Il va falloir trouver autre chose. Elle fouine dans le coffre et met de côté la cage de chasteté. Elle a envie de se faire prendre et vite. De plus, le soleil continue sa course dans le ciel. Elle n’a pas le temps de jouer à ça. Elle prend un vibromasseur en main et sourit. Il hausse le sourcil en la voyant revenir vers elle avec l’engin en forme de micro.
– Ce n’est pas pour les femmes, ce genre de chose ?
Elle dévoile ses dents nacrées.
– Je n’aime pas les clivages.
Elle allume l’objet et règle la puissance au minimum. À chaque fois qu’elle le prend en main, elle se dit qu’elle devrait s’en prendre un sur batterie, comme celui-ci. Son Wand à elle est sur secteur et le cordon d’alimentation peut souvent être pénible dans les jeux. Puis elle le glisse sur le ventre, sous les aisselles, la taille. L’homme commence à se trémousser. Même s’il est chatouilleux, son sexe semble avoir atteint ses dimensions maximales. Elle tient un truc. Alors, elle glisse la tête du vibromasseur sur l’intérieur des cuisses et remonte vers le bas ventre. La respiration de l’homme devient plus haletante. Elle attrape sa queue de la main, fermement, et la sent tressaillir. Elle appose délicatement le vibromasseur à sa base, puis sur les couilles. Il ferme les yeux. Puis elle le décale sous les testicules, sur le scrotum. Et augmente la puissance. Il rouvre les yeux et la regarde, avec une pointe de défi. Mais elle voit qu’il fait tout pour garder son calme, alors que l’engin fait vibrer l’intégralité de sa zone pelvienne. Lentement, elle fait coulisser sa main le long de la tige. De bas en haut. De haut en bas. Sans se quitter des yeux, ils calent leur respiration l’un sur l’autre sans s’en rendre compte. Puis, d’un coup, elle arrête tout. Le vibro, la branlette. Et recule de deux pas, inaccessible, pour le regarder, lui, nu, à sa merci, et elle, dans son ensemble moulant. Instinctivement, il tire sur ses liens comme pour se dégager. La coquille se fissure : il n’est plus aussi maître de lui-même qu’il ne veut le faire croire.
– Tu as envie de me baiser, n’est-ce pas ?
Il l’observe, silencieux.
– Réponds !
Un sourire en coin étire les lèvres de l’homme.
– Dans cette tenue, j’aurais bien du mal à le cacher, je dois l’avouer.
Elle s’approche, le détache. Sagement, il garde les mains le long du corps, attend ses ordres alors qu’elle recule à nouveau.
– À quatre pattes. Viens jusqu’à moi.
Lentement, il se laisse tomber à genoux et avance vers elle. Rien n’est plus beau, n’est plus émouvant à ses yeux qu’une proie docile, rampant à ses pieds, lui confiant tacitement tout droit sur son corps et son orgasme. Surtout quand la proie était récalcitrante quelques instants plus tôt, drapée dans son orgueil. Elle se retient pour ne pas le chevaucher directement et se contente de lui tendre le pied. Du bout des lèvres, il embrasse la Ranger et Mounia sent immédiatement des picotements dans la nuque.
– Déshabille-moi. Utilise tes mains le moins possible.
Des dents, il défait les lacets, mais doit s’aider des mains pour lui enlever les chaussures. Se redressant sur les genoux, il s’attaque au pantalon de cuir. Elle sent son souffle caresser son nombril et se mord la lèvre. Les lèvres tentent d’attraper le tissu sur les hanches, mais, bien vite, il y glisse les doigts. Ce n’est pas grave. Ils sont tous les deux conscients qu’ils manquent de temps, et que l’homme n’a pas l’habitude de cette position. Cela ne diminue en rien la charge érotique de l’instant, bien au contraire. Notamment quand le pantalon glisse à terre, dévoilant le buisson fourni de Mounia. Quand l’homme se met debout pour descendre la fermeture de son blouson avec la bouche, elle ne peut s’empêcher de sentir ses cheveux. Un peu de transpiration, des produits coiffants, du parfum, l’odeur du bois et de la nuit passée dehors. Un mélange très viril. De ses mains, il fait glisser le blouson sur les épaules, les frôlant au passage. S’il regarde avec envie les seins lourds aux aréoles sombres, il ne prend pas l’initiative de les toucher et recule lui-même de deux pas. Mounia soupire et va refermer le couvercle du coffre, avant de s’asseoir dessus. Puis elle ouvre largement les cuisses. L’homme se remet à quatre pattes et avance aussi rapidement qu’il le peut pour se positionner devant le sexe de la femme. Lentement, il la lèche, comme pour nettoyer la cyprine qui a maculé ses cuisses, ses lèvres. De ses mains, il écarte les lèvres, les poils, et aspire doucement le clitoris déjà bien gonflé. Attentif aux gémissements de sa maîtresse, il trouve rapidement le bon rythme. Quand elle avance les fesses sur le rebord du coffre, il glisse deux doigts en elle à la recherche de son point G, qu’il trouve en quelques secondes. Elle sourit. Il est doué. Très. À voir également s’il est patient.

Ce n’est qu’au bout du troisième orgasme qu’elle lui demande d’arrêter et de s’allonger sur le sol. La queue de l’homme est toujours bien raide. Elle le couvre d’un préservatif et s’empale sur lui d’un seul coup.
– Tes mains. Le long du corps.
Mounia glisse alors les poignets sous ses genoux, pour le maintenir, le bloquer. Ainsi, il ne peut la toucher. Ainsi, il est, encore et toujours, à sa merci, alors qu’elle le chevauche, qu’elle se fait monter et descendre sur son sexe, prenant appui sur les poignets, sur le torse. Inutile petit sextoy consentant, homme objet dévoué à son plaisir. Elle griffe ses pectoraux, pince ses tétons, se déchaîne comme une diablesse tout en frottant son clitoris sur ses poils pubiens. Dans sa transe, elle réalise tout-de-même qu’il est au bord de l’explosion mais tente de contrôler son orgasme. Alors, elle a pitié.
– Jouis. Maintenant. Sous mon ordre.
Alors qu’il s’arcboute dans un râle, elle jouit une dernière fois. Repue. Enfin apaisée.

L’homme la regarde se rhabiller prestement, en remettant lui-même son boxer.
– On dirait que tu as le diable aux trousses.
Mounia rejette sa tignasse bouclée en arrière, pour qu’elle ne se coince pas dans le blouson en cuir.
– Je sais que Mme de Lambercier aime que nous ayons vidé les lieux avant son petit-déjeuner en terrasse.
L’homme baisse les yeux.
– En parlant de petit-déjeuner…
Il suspend sa phrase. Elle éclate de rire.
– Tu es sérieux, là ? Tu veux qu’on aille bruncher et qu’on enchaîne par un petit tour au marché ?
L’air piteux de l’homme lui fait aussitôt regretter le ton employé. Ce n’est pas parce qu’elle n’est pas dans ce trip-là qu’elle peut se permettre d’être méprisante.
– Écoute, c’était sympa, je ne dis pas. Mais je ne crois pas que ce soit mon truc.
– Quoi ? Manger ?
Elle sourit.
– Ouais. Entre autres.
L’homme lève les mains.
– Ok, ok. C’était juste que moi, j’ai mangé qu’un seul sandwich au fromage de toute la nuit, que je t’avais piqué dans le sac à dos de chasseur, d’ailleurs, et que j’ai sacrément la dalle. Quitte à dévorer un repas pour quatre dans l’auberge du village, qui me voit débarquer après chaque chasse, j’aurais aimé le faire en bonne compagnie. J’ai cru remarquer qu’à part les chips dans l’appentis, tu n’as pas mangé grand chose non plus.
Mounia sourit. Décidemment, il a joué avec elle toute la nuit.
– Non, merci. Mais c’est gentil.
Il l’observe encore un moment, silencieusement.
– Bon ben… Peut-être à une prochaine fois. Qui sait, peut-être que ca sera toi, ma proie.
Mounia éclate de rire.
– Non, moi je chasse. Je ne suis pas chassée.
– Je disais ça comme ça. Je pensais que tu aurais peut-être envie de prendre ta revanche.
Tout en riant, elle passe la porte du hangar, et, rapidement, se dirige vers le parking où l’attend sa voiture. Quel petit con. Il mériterait qu’elle lui montre de quel bois elle se chauffe. Après tout, elle est tout-à-fait capable de le faire tourner lui aussi en bourrique toute une nuit.
Oui, elle pourrait.
Elle devrait peut-être y réfléchir.

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