La pluie

J’ai compris qu’elle ne m’aimait plus quand elle a commencé à déambuler dévêtue dans l’appartement. Elle si pudique, qui disait en riant que si je la voyais tout le temps sans vêtements, je finirais par m’y habituer. Que je ne comprendrais plus ce que ça a de spécial, de se mettre à nu. Au fil du temps, elle a cessé de prendre la peine de se cacher sous des voilages pour exciter ma volonté de les soulever. Elle était nue, point. Une nudité qui n’avait rien d’érotique, qui était juste naturelle. Elle était nue, comme elle l’avait été, jadis, courant à travers la maison familiale pour échapper à sa mère qui voulait l’habiller d’une culotte et d’un col roulé en acrylique.

J’ai su qu’elle avait un amant quand elle a recommencé à se dissimuler à mon regard. Elle s’enfermait dans la salle de bains, sans doute pour s’épiler et s’adonner à tous ces rituels de beauté qui nous enchaînent aux corps des femmes. Elle s’enroulait dans la plus grande de nos serviettes pour aller de la salle de bains à notre chambre. Après avoir interdit toute intimité avec mon corps, elle évitait tout contact avec mes yeux. Elle me refusait ce qui était désormais réservé à un autre amour.

J’ai réalisé à quel point notre histoire était morte et enterrée en entendant ses mots. Au milieu des « ce n’est pas toi, c’est moi, tu es un homme bien, mon premier amour », des « nous méritons mieux, tous les deux » et du fameux « nous nous sommes perdus en route, nous avons pris des chemins différents », tout ce que j’entendais, moi, c’était : « je ne t’aime plus, il n’y a plus rien à faire et je ne reviendrai pas sur ma décision ».

 Et je crois que mon cœur s’est définitivement éteint quand elle s’est mise sur la pointe des pieds pour m’embrasser sur la joue, et qu’elle a tiré la porte d’entrée derrière elle, parce qu’elle avait abandonné son trousseau de clés dans le vide-poches de l’entrée.

J’ai commencé mon deuil à grand renfort de meubles scandinaves bon marché. J’ai passé ces dimanches, auparavant réservés à entremêler nos pieds sous la couette devant Games of Throne, à monter des étagères au nom imprononçable au milieu de mon salon transformé en champ de bataille. Ah, les meubles en kit, ces mécanos qui accompagnent la vie d’adulte, dans l’installation ou la séparation ! Je cherchais à métamorphoser le nid dans lequel je vivais, pour ne plus me souvenir qu’avant, à cet endroit, elle laissait traîner son étui à lentilles ou son écharpe XXL. 
C’est dingue comme une personne absente peut remplir tout l’espace, parfois.

 Mes potes ont attendu quelques semaines, puis ont commencé à me proposer de sortir, de draguer. Je n’avais pas ça en tête. Sans être au bord de la dépression, je me sentais juste vide et à côté de la plaque. J’avais perdu mes repères. Je ne souffrais pas d’amour ; je cherchais juste ce que j’allais désormais faire de ma vie qui me semblait jusque-là toute tracée. Je déclinais les invitations en souriant et saignais mon abonnement Netflix dès la porte de mon appartement refermée. Et ça m’allait plutôt bien, de procrastiner, d’avoir à nouveau 17 ans et pas de responsabilité. J’ai même ressorti ma Playstation 2 pour des soirées pizza avec moi-même. La belle vie, quoi.

Et puis, il a plu.

Une pluie inattendue, en ce début septembre. Le quai du RER était bondé de ces banlieusards gris et maussades, le cou enfoncé dans leur veste, la tête abritée sous un journal ou une sacoche pour éviter la désagréable sensation des gouttes qui s’infiltrent. J’étais de ceux-là, calculant que d’ici l’escalier, je serais déjà trempé avant d’avoir même commencé le trajet qui me séparait de la gare à chez moi. Et au milieu de cette grisaille, je l’ai vue, sur le quai d’en face, en direction de Paris. Elle ne tentait pas d’éviter les gouttes. Sa robe écrue avec des fleurs rouges devenait transparente sur son fond de robe en dentelles, et elle semblait s’en moquer. J’ai inconsciemment marqué un arrêt, pour observer son teint pâle, ses cheveux sombres, ses lèvres et ses ongles rouges. Un style un peu pin-up, légèrement suranné… et follement érotique. Ses yeux se sont tournés en ma direction et elle a souri. J’ai rougi, fait un petit signe de la main, et repris ma marche en direction de la passerelle. À l’intérieur. À l’abri. De tout. Mais l’image était incrustée dans ma tête. Inconsciemment, je me suis pris à vérifier, chaque soir, si je ne la voyais pas sur le quai d’en face. Sans succès. Jusqu’au soir où j’ai l’ai reconnue, engoncée dans un manteau bordeaux, patientant dans la file d’attente pour renouveler son abonnement mensuel. J’hésitai à l’aborder. Je ne savais pas faire ça, je n’avais jamais su, et après quelques années en couple, remonter en selle me paraissait malaisé. Heureusement, elle m’a tendu un marchepied pour atteindre l’étrier : un signe de la main, le même que celui que j’avais esquissé moi-même quelques semaines plus tôt. J’ai souri, j’ai rougi… mais j’ai marché vers elle. Patiente, elle m’a laissé bafouiller quelques platitudes, écorcher mon prénom, et tourner autour du pot sans parvenir à formuler de demande cohérente. Puis, comme pour enfin abréger mes souffrances, elle a posé sa main sur mon avant-bras, et a juste dit :  » Je serais ravie que tu m’offres un café. »

Elle s’appelait Lorraine. Elle approchait la quarantaine sereinement et a ri en calculant que j’étais plus jeune de quelques années. Elle était de taille moyenne, avait des seins moyens, un cul moyen. Un ensemble des plus charmants : rien dans la démesure, tout dans la confiance en soi et dans l’habitation de ce corps. Ce qui est communément appelé le charisme, je crois, et qui marque l’esprit bien plus que des mensurations hors normes. Un expresso sur la banquette du Café de la gare et j’étais sous le charme. Elle avait divorcé une petite dizaine d’années auparavant et était, selon ses propres termes, « volage ». Le mot m’avait fait sourire. Elle m’avait alors défié, lèvres étirées et sourcils en accent circonflexe, d’oser émettre le moindre jugement sur son mode de vie. Loin de moi cette idée : j’ai toujours pensé qu’une femme devait vivre sa sexualité comme elle l’entendait, de manière assumée et décomplexée. Sans doute parce que l’on cherche souvent chez l’autre les qualités dont on est soi-même dénué. Voyant que je gardais le silence, elle m’avait questionné sur ma vie amoureuse. Je m’étais livré sincèrement. Quelques aventures entre quelques petites amies, rien de bien folichon. Elle écarta d’un geste de la main les histoires sérieuses et creusa du côté des relations de courte durée. Ses questions étaient assez directes et elle dégagea, mine de rien, un schéma dont je n’avais jamais pris conscience : les femmes qui avaient vraiment allumé un désir animal en moi, celles qui m’avaient attiré irrémédiablement au point de m’avoir permis d’aller au-delà de ma timidité, étaient en général plus âgées et assez sûres d’elles.
– Et ta dernière compagne ? Était-elle douce ?
J’ai ri. Oui, effectivement, mon ex-petite amie était douce et docile. Je m’étais plu à penser que la vie avec elle serait facile et confortable, et que nous élèverions des enfants sereinement, lors d’une vie sans dispute.
– Et peut-être sans passion ?
J’acquiesçai. Effectivement, la routine avait réussi à tuer à petit feu ce qui n’avait jamais été un brasier, même au début.
– Je crois qu’elle aurait préféré un homme plus… dominant que moi. Plus macho. Je ne suis pas du genre à imposer mon avis, ni à coller une femme pour la prendre contre un mur pour faire cesser une prise de tête.
Ses yeux brillaient, amusés.
– Eh bien tant mieux, alors, que cela se soit fini. Vous auriez été malheureux chacun de votre côté toute votre vie.
– Je le crois aussi, à la réflexion. Même si l’échec est toujours désagréable, il faut l’accepter et passer à autre chose.
Elle se pencha en avant. Son gilet cache-cœur était doté d’une bordure en fourrure noire. J’étais hypnotisé par ces poils qui devaient être d’une douceur comparable avec celle de la peau qu’ils effleuraient, par le contraste du noir sur cette carnation d’ivoire. Je devais me retenir de ne pas tendre les doigts pour en caresser de la pulpe le sillon de ses seins.
– Tu sais, nous ne sommes pas toutes obnubilées par les machos. Je dirais même qu’il est agréable d’avoir un homme à ses pieds.
Je penchais la tête et souris en coin. Je n’étais pas certain de bien comprendre ce qu’elle était en train de me dire.
– As-tu déjà été avec une femme qui sait ce qu’elle veut ? Qui sait l’exiger et l’obtenir ?
Je secouai lentement la tête de droite à gauche. La conversation semblait glisser doucement vers un sujet plus intime et mon rythme cardiaque augmenta sensiblement.
– Est-ce que cela pourrait… te plaire ? T’exciter ?
Je pris quelques secondes de réflexion. Pour me donner une contenance, je fis tourner ma tasse vide entre mes doigts. Elle patienta en souriant, alors que je passai en revue mentalement tous ces moments où j’avais espéré secrètement être l’objet d’une femme, sans jamais osé l’avouer à mes partenaires.
– Je crois. Difficile à dire, sans avoir d’exemple concret en tête.
Elle éclata de rire. Je lui souris en retour.
– Je ne suis pas le premier homme auquel tu fais cette proposition, je suppose.
– Non, effectivement. J’ai passé l’âge de jouer les jouvencelles innocentes. Je me connais, je sais ce que j’aime et je l’assume, sinon, je suppose que je ne serais pas heureuse. Je suis une femme très directive, avec les hommes. Sans aller forcément jusqu’à parler de domination pure et dure.
 Tout dépend de mon compagnon de jeux.
J’ignorai ce qu’elle entendait réellement par-là, mais ne me permettais pas lui poser la question. Je restai silencieux et souriant, à l’observer. Elle était si à l’aise dans son corps que l’air qui l’entourait semblait vibrer. Je me sentais comme un puceau face à une vraie femme. J’avais l’impression d’avoir à nouveau 12 ans, quand je me faisais tout petit, allongé avec une bande dessinée sur la moquette du salon, au point que ma mère et ses amies oubliaient ma présence et devisaient autour du service à thé. Mais moi je ne manquais pas un seul sujet de conversation, que ce soit à propos des maris ou du voisinage. Sans oser respirer, je me contentais, de temps à autre, de lever un regard vers leurs jambes croisées. Certaines mettaient des collants chair qui brillaient quand un rayon de soleil tombait dessus. Mais je me souvenais surtout de Béatrice, la voisine du dessus. Elle portait tout l’hiver des bas couture, noir ou gris fumé, et je ne pouvais m’empêcher d’espérer apercevoir la bordure et l’attache dès qu’elle changeait de jambe d’appui. Ou je suivais du regard cette ligne qui serpentait de la cheville à la cuisse, semblant indiquer la route vers un trésor, même si j’ignorais totalement à l’époque quelle sorte de plaisir pouvait en découler. Et j’adorais quand, perdue dans la conversation, Béatrice jouait négligemment avec son escarpin, qu’elle laissait glisser de son talon avant de le renfiler d’un coup sec et de recommencer, inlassablement, tout en grignotant machinalement les petits biscuits à la cannelle de ma mère. À ce jour, je serais bien incapable de décrire de Béatrice autre chose que le galbe parfait de ses mollets moulés dans ses bas. Mais j’aurais juré qu’elle devait avoir le charisme de Lorraine, assise en face de moi et plongeant son regard brun dans mes yeux bleu pâle.
– Souhaitez-vous autre chose, monsieur dame ?
Le serveur m’extirpa de ma rêverie un peu trop brutalement à mon goût. Lorraine lui sourit de toutes ses dents et je remarquai qu’il s’adressait à elle, uniquement à elle. Je me sentis bêtement fier, l’espace d’un instant, d’être vu avec une femme aussi belle.
– Non, ça sera bon, de mon côté.
Elle tourna vers moi son sourire éclatant.
– Je vais devoir y aller, il se fait tard.
Le serveur s’éclipsa après un petit signe de tête. Elle chercha quelques minutes dans son sac, en sortit un stylo et attrapa une serviette.
– Demain. À 20 heures. Amène une bouteille de vin blanc.
Et elle quitta le café, laissant dans son sillage les effluves d’une eau de chez Guerlain. J’avais entre les doigts son adresse, à quelques rues de là. Je me demandais s’il était un tant soit peu raisonnable de me rendre chez une inconnue alors qu’elle ne m’avait même pas embrassé. Il est facile de prendre cette décision dans le feu de l’action, après s’être caressés fébrilement sous une porte cochère suite à un agréable dîner arrosé de Bordeaux. C’était, pour moi, moins évident de trancher à froid. Je réglai les deux cafés et glissai la serviette dans la poche intérieure de ma veste. En sortant du bar, je remarquai sur ma gauche l’enseigne bordeaux et jaune de Nicolas. Mes pieds me conduisirent instinctivement dans la boutique du caviste.

Lorraine m’ouvrit la porte et m’observa quelques secondes, visiblement indifférente au fait qu’un voisin puisse la surprendre en kimono en soie sur le palier. Je me sentais stupide, ma bouteille à la main, et un peu effrayé. Qu’elle change d’avis, tout d’abord, qu’elle refuse de me laisser entrer. Mon air paniqué devait être attendrissant, parce qu’elle s’effaça pour me laisser entrer. Au passage, elle attrapa la bouteille de vin et referma la porte derrière moi.
– Tu peux accrocher ton manteau à la patère face à toi.
Je m’exécutai et la rejoignis dans la cuisine où elle ouvrait la bouteille d’un geste sûr.
– Va dans le salon et déshabille-toi.
Elle m’avait demandé ça d’un ton neutre. Comme si elle m’avait dit  » et prends un petit four « . Je restais interdit, me demandant si j’avais bien compris. Elle leva les yeux des verres qu’elle était en train de remplir et haussa les sourcils en m’indiquant, d’un geste du menton, la pièce située dans mon dos. Alors comme ça, d’un coup, d’un seul, elle lançait le jeu. Elle savait visiblement mieux que moi ce dont elle avait envie. Pourtant, je n’étais pas là par hasard. Il fallait juste que je me l’avoue. D’un pas hésitant, j’entrai dans le salon et enlevai mes vêtements, restant en sous-vêtement. Planté au milieu de la pièce, je ne savais pas quoi faire de mes bras, de mon corps dégingandé. Je l’entendais s’affairer en cuisine, mettre un plat au four. Puis elle fut à mes côtés, et me tendit un verre.
– Tu as gardé ton boxer. C’est mignon.
Elle but une gorgée tout en me détaillant.
– Allonge-toi par terre. Mais avant, enlève ton boxer.
Il me sembla plus facile d’obtempérer. De cesser de réfléchir, de juste me laisser guider. Par curiosité, pour voir où cela me mènerait, en définitive. Nu sur son parquet, je levais les yeux vers elle. J’eus la confirmation alors qu’elle ne portait rien sous son kimono. Mon sexe se réveilla doucement et mon premier réflexe fut de me couvrir de mes mains. Aussitôt, elle posa son pied gauche sur mon torse, appuyant pour me maintenir au sol.
– Utilise plutôt tes mains pour me caresser.
Je posai mes mains un peu tremblantes de chaque côté de sa cheville et les remontai doucement, jusqu’au-dessus du genou. Sa peau était aussi satinée que je me l’étais imaginé. Mon désir de lui faire plaisir se fit violent. Le mollet, le creux du genou, le dessus du pied… J’essayais de tout couvrir, entre effleurement et massage, du bout des doigts ou des ongles. Elle restait impassible, au-dessus de moi, vidant doucement son ballon de blanc, fermant parfois les yeux. Si ce n’était la chair de poule qui couvrait parfois son épiderme, je n’avais aucune preuve que mes attouchements aient le moindre impact sur elle. Je continuais sans faiblir, attendant qu’elle me donne l’ordre inverse, même si mes bras fatiguaient dans cette position. Elle sembla tout-à-coup revenir à elle et enleva son pied, signifiant ainsi ma libération.
– Tu as faim ? Je vais chercher l’entrée.
Je la suivis du regard jusqu’à la cuisine, avant d’être en état de me relever. Mon érection s’était calmée, mais je conservais une demie-molle inconfortable. Elle revint avec deux coquilles de poisson dans des assiettes blanches. Nous passâmes à table, elle dans son kimono, moi nu comme un ver, priant de ne pas laisser échapper par mégarde la béchamel brûlante sur mes cuisses ou mon sexe. La conversation se fit légère et, bientôt, j’oubliais ma condition. Enhardi par la succession des plats et des verres d’alcool, je finis par la questionner, au beau milieu d’un débat sur l’actuelle réforme de l’enseignement par le nouveau gouvernement.
– Qu’entendais-tu par domination ?
Lorraine posa ses couverts et repoussa son assiette dans laquelle il restait un peu de salade verte.
– Eh bien… j’aime donner des ordres. Le reste dépend des envies de mes partenaires.
– Tu parles de cravache et de menottes ?
– Ça peut. Mais pas seulement. Par exemple… Tu aimes porter de la lingerie féminine ?
– Je n’en ai jamais porté.
Elle me jaugea quelques secondes et se leva. Je repris instantanément conscience de ma nudité. Elle revint avec un serre taille en simili cuir et une paire de bas.
– Tu n’es pas sérieuse.
Elle sourit.
– Je te promets de ne pas prendre de photos pour te faire chanter. Allez, enfile ça.
Je restai sceptique.
 J’ignorai si ce jeu l’excitait ou si elle se moquait franchement de moi, ce qui aurait été cruel.
– Comment peux-tu savoir que ça n’est pas ton truc si tu n’as jamais essayé auparavant ?
Encore la brûlure de ses yeux bruns sur moi. J’avais envie de lui plaire. J’avais envie de lui faire confiance. J’avais envie de me sentir connecté à quelqu’un, après des mois de solitude, cette solitude qui pesait avant même ma rupture. Alors, j’ai attrapé les bas.
– Attends. Il faut d’abord positionner le serre taille, gros bêta, sinon ils retomberont à tes chevilles. Je t’aide, mais la prochaine fois, tu le feras seul.
Savoir qu’elle envisageait comme naturelle une autre soirée fit faire à mon cœur un bond. Elle prit le serre taille, se leva et je l’imitai. Je sentais son souffle sur mon omoplate. Pour l’aider à positionner le sous-vêtement sur mon ventre, je levai les bras et sentis qu’elle fermait les crochets au plus étroit. Elle revint vers moi et serra le lacet sur l’estomac. Quelle drôle de sensation, d’être maintenu autour de la taille… Étrange, mais pas désagréable. Naturellement, je roulais le bas pour le passer sur le bout de mon pied. Lorraine apprécia le geste avec un sourire. J’avais vu ma mère, puis mes amantes, faire ce rituel toute ma vie. Mais je n’avais pas idée de ce que cela déclencherait chez moi. La sensation du nylon sur mes orteils, puis mes jambes, était plus érotique que je n’aurais pu le croire. Je bataillais pour fermer les attaches et les régler, surtout celles derrière. Devaient-elles passer sur le côté de la cuisse, sur la fesse ? Lorraine me regardait faire patiemment, sans esquisser le moindre geste pour m’aider. Enfin, j’étais harnaché. Je me trouvais totalement ridicule et cherchais dans ses yeux une trace de moquerie. Mais non. Son regard brillait en détaillant mes jambes, mes hanches. Alors, j’oubliai la gêne, et me concentrai sur le ressenti. J’étais contraint, et c’était agréable. Je me sentais plus nu que quelques minutes auparavant, bien que couvert par la lingerie. J’avais l’impression d’être devenu un objet sexuel, une poupée qu’on habillait à son bon vouloir, et c’était déroutant. Déroutant et excitant. Quelque part, je comprenais ce que certaines amies avaient pu me confier, sur leur rapport à la lingerie fine. Sur le résultat que cela pouvait avoir sur le mental. Je ne me sentais pas sexy à proprement parler. Mais… chienne. Cette pensée me fit rougir et réveilla illico mon pénis. Lorraine sourit.
– Tu vois. Et je ne me moque pas. Tu te sens comment ?
– Pas très à l’aise. Mais ce n’est pas désagréable.
– Une question d’habitude.
Elle se releva et posa sa main sur mon torse, tout doucement. Puis elle me contourna, laissant ses doigts courir sur ma peau, jouant avec mes grains de beauté.
– Tu ressens de l’humiliation ?
– Un peu.
– Tu aimes ça ?
– Oui.
Ses doigts se firent griffes. Je tressaillis. Elle s’arrêta dans mon dos et posa sa joue chaude contre mon omoplate.
– Tu es docile. J’apprécie.
Ses doigts se glissèrent entre ma peau et le serre taille, en dessinèrent le contour. Je retenais ma respiration, le sexe à l’équerre. Elle était tout contre moi, douce et féline. Ses mains glissèrent vers mon bas-ventre.
– Tu es comme une boule de terre glaise…
Au premier contact de ses doigts sur ma tige, je fermais les yeux.
-… De l’argile, que je peux modeler…
Ses longs doigts fins firent des anneaux autour de ma queue et serrèrent.
-… À ma guise…
Les doigts de la première main furent remplacés par ceux de l’autre main, dans un mouvement lent et continu. Je pinçais les lèvres alors qu’elle me branlait doucement, tout en murmurant à mon oreille.
-… Selon MON désir.
Ses mains quittèrent ma queue alors qu’elle me contourna à nouveau pour se placer devant moi. Elle ouvrit son kimono, me dévoilant enfin les seins aux aréoles sombres que j’avais tenté d’apercevoir dans l’échancrure toute la soirée. Son pubis était recouvert d’une épaisse toison sombre, laissée visiblement au naturel. Je crus devenir fou quand elle s’approcha de moi pour me parler à l’oreille, au point de coller ses seins à mon torse et ses poils à mon sexe.
– As-tu déjà été pris par une femme ?
Sa main recommença sa caresse diaboliquement lente.
– Non.
– Même pas un doigt ?
– Jamais avec une femme.
– Un homme ?
– Non plus. Juste… moi. Tout seul.
– Me ferais-tu confiance pour t’initier ?
Je gardais le silence. Mon cerveau était affreusement gêné que Lorraine me propose d’entrée de jeu une pratique si intime alors que nous nous connaissions à peine, et que j’étais déjà allé au-delà de mes limites. Mais mon corps était on ne peut plus partant. Mon sexe allait exploser et palpitait. J’avais sacrément envie de jouir et ses va-et-vient ne m’aidaient pas à me concentrer sur une réponse. Elle me regarda, sans lâcher mes yeux des siens, se laissa couler doucement le long de mon corps.
– Parfois, c’est toi qui me domineras.
D’un coup, d’un seul, elle engloutit mon gland et ma tige. Je me retrouvais propulsé contre sa glotte, au fond de sa gorge, alors qu’elle avait le nez dans mes poils. Je vis sa main droite se perdre entre ses cuisses écartées, s’agiter sur son propre sexe. Je fermais les yeux pour tenter de me calmer et ne pas décharger au bout de deux minutes comme un puceau. Sa langue s’enroulait sur mon gland, lapait mes couilles, suivait mes veines, avant que ses lèvres ne fassent à nouveau disparaître l’intégralité de mon sexe dans sa bouche, sans qu’elle ne fasse preuve du moindre haut-le-cœur. Je commençais à perdre pied quand je sentis son doigt lubrifié s’aventurer sur mon périnée et continuer l’exploration.
– Mais, souvent, c’est moi qui te dominerai.
J’ouvris les yeux. Son doigt était sur mon anus. Lorraine guettait mon assentiment. Malgré mon appréhension, je hochai la tête imperceptiblement. Un sourire victorieux étira ses lèvres : j’avais définitivement abdiqué, j’acceptais d’être sa chose. Doucement, son doigt s’insinua. Un peu. Lentement. Ressortit. Rentra à nouveau, plus profondément. Je me détendis. Appréciai les sensations. Quand elle me reprit en bouche, elle cala le rythme de sa pénétration avec celui de sa fellation. Quand la cadence devint infernale, je gémis, tant pour la supplier d’arrêter que pour la prévenir qu’elle allait m’achever. Elle me regarda droit dans les yeux et j’ai compris qu’elle me donnait l’autorisation de jouir. Debout en porte-jarretelles et bas, je me répandis sur la langue, dans sa bouche, tout en emprisonnant le doigt qu’elle manœuvrait dans mon cul. Je voyais des éclairs lumineux quand je fermais les yeux, je peinais à retrouver ma respiration après l’avoir retenue ce qui me semblait de longues minutes. Cette expérience était à la fois la plus bizarre et la plus bandante qu’il m’ait été donné de vivre. La tête me tournait alors qu’elle retira son doigt et s’essuyait la bouche de l’autre main. Elle se redressa et prit appui sur ma taille sanglée. Alors, sur la pointe des pieds, de la même façon que mon ex qui avait mis fin quelque mois plus tôt à notre histoire, Lorraine m’embrassa sur la joue. 
Puis, pour la première fois, enfin, sur les lèvres, mêlant ma salive à la sienne qui avait le goût de mon sperme.

 

 

 

 

 

 

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