Pensées parasites

Il la fait rebondir sur sa queue de manière vigoureuse. Elle, elle déteste ça. Le chevaucher, ça la met mal à l’aise. Elle se sent gauche, elle a peur de lui tordre le pénis. Non, ce qu’elle aime, c’est être à quatre pattes, se cambrer pour mieux l’accueillir, aller à la rencontre de son sexe, se faire remplir comme ça. Pourquoi elle ne lui dit pas ? Pourquoi ne propose-t-elle pas tout simplement un changement de position ? Sans doute parce qu’elle n’ose pas. Parce qu’elle aime faire plaisir. Est-ce que lui, il prend son pied particulièrement dans cette position ? Ou est-ce qu’il se contente de reproduire des gestes qui ont fait mille fois leurs preuves sur d’autres corps ? Est-ce que c’est comme ça que son ex-femme jouissait le plus facilement ? Ou sa première copine, qui a laissé une trace indélébile sur ses préférences sexuelles ? Est-ce qu’il a l’impression ainsi de se faire dominer ? Voudrait-il qu’elle soit un peu plus entreprenante ?
– Frotte-toi… Allez…
Se frotter ? Mais comment on fait ça ? Certaines copines lui ont dit qu’elles ont découvert la masturbation petites, en se frottant sur leurs oreillers ou leurs doudous. Est-ce que c’est ce qu’il lui demande ? De faire comme s’il était son dauphin en peluche ? Tiens, est-ce que ce dernier est toujours au grenier chez ses parents ? Sous elle, l’homme gémit en lui malaxant les seins plus fort. Elle sent qu’il va jouir. Elle, rien. Forcément, elle n’aime pas cette position. Elle se met quand même à respirer plus fort, à haleter en passant les mains dans ses cheveux. Une sorte d’encouragement, comme une pom-pom girl du sexe. Elle prend du plaisir surtout à être celle qui le fait bander. Depuis aussi longtemps qu’elle se souvienne, elle a toujours aimé être le coup du siècle. Se préparer avant le sexe, comme une actrice qui monte en scène. Elle revêt son uniforme. Les ongles rouges, pour les mains et les pieds. Les jambes lisses. Le ticket de métro impeccable. La peau ointe. Le maquillage léger mais flatteur. Deux heures de préparation avant d’ouvrir la porte en déshabillé vaporeux, avec une moue de pin-up. Et des portes, elle en a ouvert un sacré paquet.
Elle a arrêté de compter à 20, il y a quelques années, parce que le chiffre l’effrayait un peu. Peut-être à cause de la morale, même si sa réputation était déjà perdue à 16 ans et deux amants.
Les blondes à fortes poitrines sont faciles… à placer dans une case.
Sans doute également parce qu’elle a beau enchaîner les hommes, elle ne sait toujours pas aimer. Ou se faire aimer. Est-ce la même chose ? Souvent, elle a conscience qu’elle essaie d’échanger du sexe contre de l’amour. De l’attention, de l’affection. Pour ne pas se sentir aussi désespérément transparente et inutile. Le sexe est bon, mais ce n’est pas suffisant, face à sa boulimie de tendresse. Et quelque chose en elle lui souffle que la baise pourrait être meilleure, si seulement elle se contentait d’être elle sans endosser un personnage. Mais comment être soi. Tout ceci est atrocement compliqué. Les pensées se bousculent sans cesse dans sa tête et elle ne trouve pas le bouton « off ». Un brouhaha constant, des voix qui hurlent, des questions qui restent inlassablement sans réponse. Dans ce tintamarre, comment écouter son instinct ? Un amant lui a dit un jour « je te sens trop dans le contrôle, lâche-toi ! » La vaste blague. Elle a fini par le détester de lui répéter régulièrement cette même injonction. Lui demander de lâcher prise, c’est dire à quelqu’un qui a le vertige de ne pas regarder en bas : c’est accentuer la peur en soulignant ce qui la crée. Elle étouffe de ne pas savoir ce qu’elle veut, qui elle est. Elle ne sait que se concentrer sur sa prestation, les sensations qu’elle procure, les techniques qu’elle a perfectionnées au fil des amants, ses merveilleuses jambes longues et bronzées qu’elle enroule autour de vos reins pour vous emprisonner entre ses cuisses et ne vous laisser partir qu’à regret, parce qu’elle espère que vous êtes la pièce manquante d’un puzzle dont elle ne parvient pas à comprendre l’image. Parfois, elle se demande si elle est différente du reste de l’humanité, ou si, au contraire, elle a été formatée par la société et les hommes pour ressembler aux autres brebis, pour être ce qu’on attend d’elle. Il est plus facile d’adapter son comportement à ce que l’autre désire que de prendre le risque de se dévoiler, de sortir du troupeau et d’en être exclue. Et puis le désir, c’est assez simple à comprendre. La chair qui cogne contre la chair, la faim du corps, les frottements jusqu’à la jouissance. C’est mécanique. Mais les sentiments ? Elle n’y entend pas grand-chose. Tout est trop subtil. Le sarcasme lui passe au-dessus. Les allusions restent obscures. Elle ne sait pas lire le sous-texte. Elle analyse chaque mot, chaque geste, pour tenter d’en saisir la symbolique, mais patauge la plupart du temps. Encore plus de brouhaha, plus de questions, trop de fatigue. Une dernière poussée dans son ventre et l’homme se crispe. Elle se laisse retomber contre son torse, alors qu’il la serre étroitement contre lui.
– Tu es merveilleuse.
Les corps se décollent dans un bruit moite et elle se blottit contre lui, petit animal repu. Il caresse doucement ses cheveux solaires. Pour un peu, elle ronronnerait. Elle ne sait pas combien de temps il restera, celui-là. Mais au moins jusqu’à l’aurore, son lit sera un peu moins vide et froid.